L'expérience oubliée de Paris-Tours sans dérailleur

Crédit photo Philippe Pradier - DirectVelo

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Le 14 octobre le Tour de Guangxi devait expérimenter les braquets limités à 54x11 pour limiter la vitesse du peloton, et donc, limiter les dégâts en cas de chute. L'accessoiriste SRAM et l'autorité de la concurrence belge en ont décidé autrement. Ils ont obtenu la suspension de l'expérience. Il y a 60 ans, les organisateurs de Paris-Tours étaient allés encore plus loin que l'UCI. Ils avaient interdit le changement de vitesse aux coureurs. Oui, en 1965, Paris-Tours s'est couru sans dérailleur ! Alors que depuis plus de 30 ans, il avait conquis les pelotons. 


METTRE DES BÂTONS DANS LES ROUES DES SPRINTERS

Alors pourquoi bannir cet accessoire ? Déjà, les organisateurs du Tour et de Paris-Tours n'aiment pas les sprints massifs à répétition. Ils sont dans la droite ligne du "Père du Tour", Henri Desgrange qui les détestait et qui luttait contre à coups de bonifications, en vain. Par son profil, Paris-Tours est la course vouée aux sprinters. Mais Jacques Goddet et Félix Lévitan veulent leur mettre des bâtons dans les roues.

Née en 1896 pour les amateurs, Paris-Tours devient avec le temps la revanche de Paris-Roubaix. Elle est la classique la plus rapide de l'année, ce qui en fait sa spécificité. Les échappés et le peloton jouent au chat et à la souris. Le peloton gagne souvent mais pas toujours. Eddy Merckx déclare après sa participation en 1966, "Paris-Tours favorise trop les routiers-sprinters".

Son déplacement à l'automne en 1951 répond au besoin de désengorger le calendrier du printemps. Mais elle lui redonne de l'intérêt car elle se court juste avant le Salon du Cycle. À cette époque, le Salon c'est le moment pour signer son contrat dans une nouvelle équipe. Alors s'illustrer ou gagner juste avant c'est tout bénef. Pour le coureur mais aussi pour sa marque qui peut utiliser cette victoire pour en faire la réclame en plein Salon. Et ce changement offre à Paris-Tours une image d'Epinal : les chasseurs qui saluent le peloton.

PAS DE DÉRAILLEUR MAIS 3 PIGNONS

Si les organisateurs de l'époque, L'Equipe et le Parisien Libéré, suppriment le dérailleur c'est pour espérer que les différences de valeur entre coureurs se manifestent plus largement. Et donc faire exploser le peloton. Dès son apparition, on a accusé le changement de vitesse de niveler la valeur des coureurs. Henri Desgrange a résisté jusqu'en 1937 à son utilisation dans son Tour de France. En 1941, le Dr Zwalhen, nommé Président de la FFC, l'interdit dans les courses amateurs. Aux Pays-Bas, certaines courses amateurs, ou chez les Cadets, se disputent sans dérailleur. Dans les années 70, le coureur amateur Toine van de Bunder court et gagne encore sans changement de vitesse. Pour les coureurs hollandais des années 60, ce n'est donc pas une nouveauté.

Tout le monde n'est pas d'accord. Rik Van Looy, qui a regagné Paris-Roubaix cette année-là, s'y oppose. Il déclare forfait mais c'est aussi parce qu'il est hors de forme. Les autres acceptent ou se soumettent à la volonté des organisateurs du Tour. Rudi Altig, vice-Champion du Monde, vient de passer six jours sur pignon fixe puisqu'il a disputé les 6 Jours de Berlin dans la semaine. Pour l'Allemand, l'absence de dérailleur ne change rien "pour une course plate comme Paris-Tours, (...) mais, sans dérailleur, les coureurs doivent davantage compter sur leur propre force", déclare-t-il après l'arrivée. Tom Simpson et Jacques Anquetil, aussi, courent sur piste régulièrement.

Si les dérailleurs sont interdits, les moyeux ne portent pas qu'un seul pignon. Les coureurs ont droit à trois dentures, comme un demi-course. Ils ont donc un choix à faire dans leur multiplication. Le 53x15, qui est le braquet des records de l'heure à l'époque, est retenu par une partie des coureurs. Mais les participants devront aussi descendre de vélo à chaque changement de vitesse, comme dans les années 20. Et donc chasser pour recoller au paquet.

RECORD DE VITESSE ET PELOTON GROUPÉ DERRIÈRE KARSTENS

Sans dérailleur, ce Paris-Tours 1965 est l'édition la plus rapide de l'histoire à 45,029 km/h (ancien record 44,903 km/h de Jo De Roo en 1962), poussée par un fort vent. Et aussi par une course échevelée avec 48,9 km couverts dans la deuxième heure, après 43,6 km dans la première pour avaler la Vallée de Chevreuse. Échappée de Willy Monty et Lucien Aimar, puis de Tom Simpson. Le tout nouveau Champion du Monde s'est mis une belle pancarte dans le dos quelques jours avant. Il a raconté dans un journal à sensations anglais "The People", les coureurs achetés pour assurer les victoires. Le "milieu" n'a pas apprécié. Tom Simpson compte 25" d'avance avant d'être contré par Gerben Karstens à 5 kilomètres de l'arrivée.

Le Néerlandais Karstens et ses équipiers du groupe sportif Televizier se sont arrêtés ensemble pour changer une dernière fois de braquet. La meilleure façon de rentrer ensuite dans le peloton en faisant moins d'effort. Jacques Anquetil ressort seul en contre. Mais depuis 1964, les coureurs suivent un petit circuit pour arriver boulevard Heurteloup. Et à l'embranchement, à 1200 mètres de l'arrivée, c'est le drame. L'auteur du doublé Dauphiné-Bordeaux-Paris cette année-là et qui vient d'écraser le Grand Prix des Nations, est mal aiguillé. Le Normand n'était plus qu'à 50 mètres du Hollandais et il enroulait son 52x14 (7,93 mètres). Il fait demi-tour pour se faire avaler par le peloton. Car malgré l'absence de dérailleur, ils sont 71 regroupés derrière Gerben Karstens à l'arrivée.

L'année suivante, l'expérience est reconduite mais c'est un gros peloton groupé (76 coureurs) qui se joue la victoire. Cette fois-ci, Rik Van Looy est venu mais il est battu par le Champion de Belgique Guido Reybrouck. Gerben Karstens a été mis hors course pour avoir changé de roue avec deux coéquipiers, ce qui est interdit à l'époque. Mais la course n'a pas été emballante. Les commentaires dans L’Équipe, les jours suivants, reconnaissent que le changement de vitesse n'influence pas le spectacle. Au mois de septembre 1967, les organisateurs renoncent à l'interdiction du dérailleur. 

UNE CLASSIQUE À LA RECHERCHE D'UNE IDENTITÉ

L'expérience sans dérailleur montre que les coureurs ont gagné en puissance et que ce n'est pas suffisant pour créer les différences espérées. En décembre 1966, Jacques Anquetil règle son compte à la classique des feuilles mortes. "Je ne suis pas très inspiré par Paris-Roubaix (...) et moins encore par Paris-Tours que la banalité écrase". 

Mais la géographie a ses règles. La route entre Paris et Tours est plate après la vallée de Chevreuse. Alors les organisateurs vont retourner la carte en 1974 et faire disputer Tours-Paris (arrivée à Versailles). Il y avait déjà pensé en 1953. Et c'est encore Gerben Karstens qui passe la ligne d'arrivée en premier... mais il est déclassé pour fraude au contrôle anti-dopage. La course est rebaptisée Grand Prix d'Automne. Puis ce sera Blois-Monthléry, Blois-Chaville, et enfin, Créteil-Chaville. Et là, c'est vrai, les grimpeurs, les puncheurs sont à la fête. Un coureur comme Joop Zoetemelk n'aurait jamais pu gagner Paris-Tours mais il gagne deux Grand Prix d'Automne en 1977 et 1979.

Mais en 1988, la course retrouve son sens originel, c'est le retour de Paris-Tours, avec arrivée sur l'avenue de Grammont. C'est à ce prix qu'elle a sa place dans la nouvelle Coupe du Monde à partir de 1989. Elle redevient la classique des routiers-sprinters avec "la plus longue ligne droite de l'année". Mais les échappées ont toujours une chance d'aller au bout et la course peut virer au suspense insoutenable. Les travaux raccourcissent l'avenue de Grammont et l'épreuve, redescendue en Hors-Catégorie (devenue ProSeries) va se donner une nouvelle spécialité. En 2018, Paris-Tours suit la vogue des chemins empierrés. Les coureurs empruntent des chemins de vignes - une façon de faire la publicité du vignoble sans faire celle du vin - au grand dam des sprinters.

Paris-Tours sans dérailleur, c'était aussi des retombées publicitaires en moins pour les accessoiristes. Et pourtant ni Campagnolo, ni Simplex, ni Huret n'ont intenté un procès à L'Equipe et au Parisien Libéré, les organisateurs, pour l'interdiction le temps d'une course des dérailleurs qu'ils vendent toute l'année. Un autre temps.

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