Les Juniors, c’était mieux avant ? Et vraiment si différent ?

Crédit photo Régis Garnier

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Ils sont nés en 1988 ou 1989, ils évoluaient chez les Juniors à une époque où la catégorie d’âge ne ressemblait pas vraiment à ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Ils ont fait carrière depuis, ont vécu de fortes émotions chez les « grands » mais gardent encore de beaux souvenirs de leurs années chez les « U19 », comme il est demandé de dire désormais. De beaux mais lointains souvenirs puisque l’on parle ici d’une époque que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, en 2006, lorsque DirectVelo a vu le jour.


“C’était du vélo plaisir, bon enfant”, assurent de concert Anthony Delaplace et Yannick Martinez. “Les Juniors, c’est formidable !, promet Rudy Molard, toujours en activité chez Groupama-FDJ United. J’en garde de super souvenirs, avec une vraie bande de copains. On partait même en vacances ensemble en fin de saison. J’ai passé deux superbes années chez les Juniors. On voulait marcher, bien sûr, mais on s’amusait beaucoup aussi. C’était beaucoup moins sérieux que maintenant”. Tony Gallopin, double médaillé de bronze - chrono et route - sur un Championnat du Monde Juniors appuie les propos de Rudy Molard. “Ça n'avait rien à voir avec maintenant. Les jeunes sont prêts à devenir pros directement, à intégrer de grosses structures de développement. Passer pro à la sortie des Juniors n’était pas du tout envisageable à l’époque. Il fallait faire au moins une année en amateurs et même à la fin de la saison d’Espoir 1, c’était assez rare de passer au-dessus. On devait faire nos preuves sur la durée. Les Juniors, c’était vraiment le début du chemin”, analyse l’ancien porteur du maillot jaune sur le Tour de France.

C’est une évidence, les Juniors de 2026 sont bien plus précoces que ceux de 2006. Mais n’allez pas imaginer que les lycéens d’il y a 20 ans ne rêvaient pas (déjà) de vivre du vélo. “En Juniors, l’envie de passer pro et de faire carrière était déjà dans ma tête, se souvient Tony Gallopin auprès de DirectVelo. Il précise : L’amusement, c’était jusqu’en Cadets et au début de ma saison de J1. Mais dès que j’ai intégré l’équipe de France Juniors, puis disputé le Mondial, c’est devenu plus sérieux”

AUCUN CONTACT AVEC DES ÉQUIPES PROS APRÈS UN TITRE DE CHAMPION DE FRANCE

Anthony Delaplace, lui aussi, se souvient d’un événement particulier après lequel le déclic s’est opéré. “Chez les Juniors, au début, passer pro semblait encore loin. Par contre, je me souviens qu’au moment de devenir Champion de France, je me suis dit que j’étais entre guillemets le meilleur Junior français et qu’il était peut-être possible de faire carrière”, raconte celui qui s’était vêtu du maillot bleu-blanc-rouge à l’été 2007, du côté de Mussidan, en Dordogne.

Yannick Martinez, lui aussi, s’était “projeté” durant ses années Juniors, lui qui était descendu chez son frère Miguel, dans le sud, pour intégrer le Bike Club Vallauris, “une sorte de réserve de l’équipe pro italienne Acqua & Sapone. On avait le même maillot. Ça m'avait permis de faire des courses comme le Milan-Sanremo Juniors. J’avais également fait mes premiers tests à l’effort là-bas”. Puis il avait signé à la ROSA, à Saint-Amand. Loin du monde professionnel. “Il m’a fallu plusieurs années en amateurs pour prendre le niveau. J’ai dû attendre 2011 pour le vrai déclic. Avant, je ne gagnais que sur des critériums ou des courses qui n’étaient pas trop longues car je n’avais pas encore la caisse, pas qu'en Junior mais même à 20 ans”.

Et voilà l’une des principales différences entre 2006 et 2026. Désormais, un coureur qui décroche une victoire de prestige en Coupe des Nations ou sur un grand Championnat va se voir proposer bon nombre de projets, dans des réserves de WorldTeam, voire directement au plus haut niveau. Ces mêmes Juniors travaillent d’ailleurs parfois (souvent ?) avec un agent. Impensable à l’époque. “Aucune équipe pro ne m’a contacté après mon titre, loin de là, rigole Anthony Delaplace. Je me souviens par contre que Lionel Marie, qui était Normand comme moi, m’avait envoyé un paquetage Cofidis, où il bossait. Dans le fond, ça ne voulait rien dire pour la suite mais j’étais quand même content, comme un gosse. Aujourd’hui, ça fera sûrement rire les meilleurs Juniors de lire cette anecdote car ça semble désiroire”

« C'ÉTAIT LE SEUL CHEMIN, ET IL NOUS PARAISSAIT ÉVIDENT »

Tony Gallopin, qui était Junior au VC Etampes, reprend : “on ne se posait pas trop de questions. On cherchait juste à trouver une grosse équipe amateur, pas trop loin de la maison. Le choix du SCO Dijon était très bien pour moi”. Puis il est passé pro en Conti, à Auber. Tôt, pour l'époque, en Espoir 2. “C’était un choix naturel car en région parisienne, à la maison. Mais je n’avais pas d’autres opportunités de toute façon”. Licencié à l’AC Tarare-Popey en Junior, dans le Rhône, Rudy Molard n’avait pas eu non plus à beaucoup réfléchir au moment de rejoindre les rangs Élites au CR4C Roanne. “On choisissait la meilleure DN1 du coin, c’est tout. Et on espérait rejoindre l’équipe de France dans la saison pour se faire remarquer. C’était le seul chemin, et il nous paraissait évident”.

Autre différence majeure entre les Juniors d’il y a 20 ans et ceux qui évoluent actuellement sur les routes de France et de Navarre : les à-côtés et notamment la nutrition. “On était à des années lumières de ce que l’on fait aujourd’hui. On était encore sur les idées reçues des générations précédentes. Il fallait se priver ou manger des salades. On faisait des journées fruits… On a fait beaucoup d’erreurs. On ne progressait pas comme on aurait dû progresser. Pourtant, des sacrifices sur la nourriture, j’en ai fait et ça m’a paru énorme. Mais ce n’était pas la bonne façon de faire”, introduit Tony Gallopin. “On était encore aux pâtes de fruits mais ça fonctionnait bien”, relativise Rudy Molard.

De son côté, Yannick Martinez voit une différence colossale entre sa génération et celle de son neveu Lenny Martinez. “On faisait des fringales, des trucs de fous. Mais c’était encore à l’ancienne, on mangeait des pains au lait, des pâtes de fruits, et on mettait du sirop dans les bidons… Du coup, il y avait plus de renversements de situations sur les courses mais c’était plus sympa. Maintenant, tout se tient déjà en Juniors car tout est déjà calculé”, regrette-t-il.

DES MORPHOLOGIES QUI N’ONT PLUS RIEN À VOIR AU MÊME ÂGE

Désormais, les « gamins » sont plus musclés, plus affûtés, en U19, Pierre-Yves Chatelon - sélectionneur de l’équipe de France Juniors puis Espoirs - constatant ainsi que “les morphologies ne sont plus les mêmes”. Ce que confirme Anthony Delaplace. “Physiologiquement, au niveau musculature, le développement est simplement incomparable. On avait une belle marge de progression en arrivant chez les pros. Il nous fallait une ou deux années de vraie adaptation pour prendre de la force. Maintenant, quand les jeunes passent pro, ils ont directement le niveau”.

Tony Gallopin était, dans cette génération des coureurs nés à la fin des années 80, un de ceux qui en faisait peut-être le plus à l’entraînement. Et pourtant. “Il m’arrivait de faire des sorties de six heures, même si j’étais apprenti en parallèle. Mais physiquement, j’étais loin d’être affuté. J’étais encore un petit bébé. La nutrition, la prépa physique, le mental, l’accompagnement, le matériel… Tout ça n’a plus rien à voir aujourd’hui. J’avais beau être l’un des meilleurs Juniors de ma génération, la différence m’a paru énorme en rejoignant le peloton des amateurs. Puis même une fois chez les pros, malgré la transition, j’ai pris pas mal de claques au début, chez Auber”.

Le matériel, enfin. Là aussi, de nombreux Juniors ont aujourd’hui la possibilité de rouler sur des vélos de très haut calibre, souvent ceux qui étaient encore utilisés par les pros l’année précédente. En 2006, on se satisfaisait parfois de peu et on tentait de saisir les opportunités qui se présentaient. “Je m’étais fait prêter une paire de roues de Frédéric Bessy pour le Championnat de France, puis j’avais récupéré un vélo de Cyril Dessel après avoir mis de l’argent de côté. Mais il ne fallait pas tomber…”, se remémore Rudy Molard. “On faisait le chrono avec le vélo de route, c’était de la débrouille”, précise de son côté Yannick Martinez. Pour sa part, Tony Gallopin a pu bénéficier de l’aide de son oncle Alain, qui travaillait chez CSC, l’une des meilleures équipes au monde à l’époque. “J’ai pu récupérer du bon matos. Mais avec mon père, ils avaient fixé des règles simples très tôt, en me faisant comprendre que j’avais intérêt d’être sérieux. C’était un bon petit coup de pression, rigole-t-il après coup. On ne s’en rendait même pas compte à l’époque mais c’était une chance énorme”.

« ÇA PEUT POSER PROBLÈME, IL Y A UN SUJET »

Alors finalement, est-ce que c’était mieux avant ? “Il y a du bon et du moins bon, pense Anthony Delaplace. La plus grosse différence, c’est qu’il n’était pas souhaitable de passer trop tôt quand on était Juniors. Il fallait se préserver, ne pas trop en faire. On était toujours un peu sur la retenue. Aujourd’hui, c’est l’inverse. On a sauté une catégorie. Par contre, il faut voir la charge mentale que c’est pour les gamins… Ça peut poser problème, il y a un sujet. Les Cadets d’aujourd’hui s’imposent les charges que je faisais en Juniors, et encore, peut-être au début des rangs Espoirs. C’est dire…”.

Sans ne rien regretter de ses propres années Juniors, Rudy Molard prend le contre-pied. “La période actuelle a des avantages : les jeunes sont tout de suite dans la performance. Ils font moins d’erreurs que nous à l’époque. Tout est optimisé. On était trop en dilettante, on n’a pas forcément progressé comme on aurait dû et pu le faire. On a sûrement perdu quelques années. On nous disait qu’il ne fallait pas trop en faire, qu’on allait se cramer. On nous rabachait qu’on avait le temps. C’était peut-être dommage. Mais on s’est vraiment bien amusés”. Dans tous les cas, le côté naturellement nostalgique finit toujours par faire pencher la balance. Y compris pour l’ancien Champion de France Cadets de cyclo-cross, puis vainqueur en Coupe du Monde à Nommay (J1) et à Hoogerheide (J2), Yannick Martinez : “C’était sympa ce vélo-là, je n’échangerais pour rien au monde avec le vélo de maintenant”.

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