Pierre-Yves Chatelon : « On considérait que la carrière n’avait pas encore commencé »

Crédit photo Régis Garnier / DirectVelo

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Il était déjà à la tête de l'équipe de France il y a 20 ans. Pierre-Yves Chatelon a vu passer pratiquement tous les meilleurs coureurs français du peloton professionnel actuel en sélection, lors de manches de Coupe des Nations ou de grands Championnats. Chez les Espoirs, pendant plus d'une décennie, mais aussi et d'abord en travaillant auprès des Juniors. En 2006, il avait connu ses premières grandes émotions sur un Mondial U19 avec les médailles d'argent et de bronze pour la paire Etienne Pieret, Tony Gallopin, sur le chrono, avant que ce dernier ne remette le couvert quelques jours plus tard lors de l'épreuve en ligne. L'occasion pour DirectVelo, qui fête ses 20 ans d'existence, de jeter un coup d'oeil dans le rétro et de comparer le peloton Juniors de 2006 à celui de 2026. Et il semble bien qu'il y ait un monde d'écart entre les deux générations dans différents domaines. Entretien.


DirectVelo : Quels souvenirs te reviennent de ces années 2005, 2006, 2007… Tes premières en tant que sélectionneur de l’équipe de France Juniors ?
Pierre-Yves Chatelon : On avait plutôt tendance à freiner les jeunes. Quand Johan Le Bon a été Champion du Monde à Cape Town en 2008, tout le monde était unanime pour dire qu’il ne fallait pas faire trop de bruit, ne pas vraiment en parler… C’était considéré comme l’embryon du commencement d’une possible carrière… C’était vraiment la devise de l’époque. Tout était encore à faire. Performer chez les Juniors, c’était quelque chose, mais on considérait que la carrière n’avait pas encore commencé. Et puis, avec les Juniors, l’idée était de proposer quelque chose de ludique. On voulait qu’ils s’amusent sur le vélo, sans pression. Tous les Juniors de l’époque pourraient le dire : leurs plus belles années sur le vélo, c’était en Juniors, ce sont de grands souvenirs pour eux. Du vélo plaisir.

Certains expliquent tout de même qu’ils s’imaginaient une carrière chez les pros au moment d’évoluer dans la catégorie des Juniors…
Ils se projetaient, oui, et on ne leur disait pas non plus que ce n’était pas possible. Au contraire ! Mais ce n’était vraiment que le tout début. Le monde pro était beaucoup plus loin d’eux qu’il ne l’est pour un Junior actuel.

« LES GAMINS SONT PLUS AFFÛTÉS »

L’équipe de France semblait presque un passage obligé pour passer pro. Porter le maillot des Bleus chez les jeunes n’avait-il pas plus de valeur il y a 20 ans ?
Si, complètement ! Aujourd’hui, certains coureurs préfèrent porter le maillot de la réserve d'une WorldTeam que d’aller courir avec l’équipe de France s’ils ont le choix entre les deux pour un week-end. Privilégier une course avec son club ou son équipe de marque plutôt qu'avec les Bleus, c’était impensable à l’époque. Porter le maillot de l’équipe de France, c’était quelque chose de magique pour tous les gamins et un passage quasi-obligé, en effet, pour espérer faire carrière par la suite. Certains coureurs pouvaient passer pro via une filière comme le Vendée U, sans être passé par la case équipe de France, mais c’était quand même le cas dans 90% des cas.

Physiquement, un Junior de 2026 ressemble-t-il à un Junior de 2006 ?
Non, les morphologies ne sont plus les mêmes. Les gamins sont plus affûtés. Si tu prends un Tony Gallopin et un Romain Grégoire, pour prendre l’exemple de deux coureurs du même profil, ce ne sont pas les mêmes gamins à 17 ans. Il y a eu une grosse évolution au niveau de l’entraînement. Ils s’entraînent différemment et forcément, le corps évolue lui aussi différemment, plus tôt et plus vite.

« MAINTENANT, LE MATÉRIEL DE LA FÉDÉ, ILS N’EN VEULENT PLUS »

La nutrition, aussi…
Ça a énormément évolué ! À vrai dire, je suis un peu effaré de les voir passer la journée à bouffer des gels… Mais il faut se faire à la nouvelle époque. La réalité, c’est qu’aujourd’hui on est devenus has been en équipe de France avec la diet’ que l’on peut proposer. Alors maintenant, les coureurs viennent chez les Bleus avec leur propre diet’. Si on m’avait dit ça il y a 20 ans… C’est un truc de fou.

Et le matériel, dans tout ça ? Aujourd’hui, sur un chrono d’une Fédérale Juniors, on voit pratiquement tous les jeunes avec des vélos au top du top, généralement ceux utilisés par les pros l’année précédente… Était-ce déjà le cas ? 
Non, pas du tout. Il y a eu une grande évolution là aussi. Quand les jeunes arrivaient en équipe de France, ils venaient juste avec leur cadre, par exemple, et ils bénéficiaient des roues Mavic puis Corima de la sélection nationale. C’était une vraie plus-value pour eux. Maintenant, le matériel de la Fédé, ils n’en veulent plus. La bascule s’est faite il y a quelques années.

« ON AVAIT PARFOIS L’IMPRESSION DE PRÊCHER POUR PAS GRAND-CHOSE »

Une sélection pour un stage ou une compétition en équipe de France aurait-elle de moins en moins de valeur ?
Dans l’esprit de la plupart des jeunes, oui, c’est certain. L’écoute n’est plus la même. J’ai senti le rapport aux coureurs changer. Je dirais depuis cinq ou six ans environ. Au Tour de l’Avenir par exemple, j’ai senti ces dernières années que les messages ne passaient plus toujours autant que par le passé. On avait parfois l’impression de prêcher pour pas grand-chose. Les coureurs arrivent avec une idée déjà arrêtée en tête. C’est vrai chez les Espoirs mais aussi dès les Juniors et pour un certain nombre de choses. On évoque souvent la bascule Remco Evenepoel, on parle d’une jurisprudence en quelque sorte, et je ne suis pas loin de le penser aussi désormais, après coup. Il y a eu un avant et un après.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?
Il y a du bon et du mauvais, il ne faut pas tout critiquer non plus. C’est bien qu’un jeune de 18 ans puisse aujourd’hui exploiter son plein potentiel beaucoup plus tôt. Les entraînements, les stratégies de récupération, les data, tout ça s’est tellement amélioré. Ce qui m’interroge en revanche, c’est le temps que vont durer les carrières de ces gamins qui sont déjà à bloc chez les Juniors. Un gamin qui performe en WorldTour à 19 ans sera-t-il toujours dans le peloton à 30 ans ? On le saura dans quelques années. Le problème, c’est la charge mentale qui est imposée aux jeunes dès 16 ou 17 ans. Ils ont le sentiment de devoir absolument rejoindre une réserve de WorldTeam le plus tôt possible et sinon, ils vont se persuader de devoir faire autre chose de leur vie, déjà à 20 ans. Quand j’ai pris la tête de l’équipe de France Juniors, puis les Espoirs, ça aurait été inimaginable d’être déjà persuadé de ne pas pouvoir faire carrière à 20 ans.      

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