On a retrouvé : Jérémie Dérangère

Crédit photo Régis Garnier

Crédit photo Régis Garnier

Entre 2014 et 2020, DirectVelo donnait régulièrement des nouvelles d’anciens coureurs qui ont arrêté leur carrière cycliste après avoir longtemps été suivis par notre média dans les rangs Élites, depuis les catégories Espoirs, Juniors ou même parfois dès les Cadets. Après cinq années d’interruption, la rubrique « On a retrouvé » reprend son voyage à travers le temps et les parcours de vie.


Neuvième numéro de cette version 2.0 avec Jérémie Dérangère, l'homme au palmarès long comme le bras. Dans les années 2000, notamment aux côtés de son compère Olivier Grammaire, il a été l’un des meilleurs coureurs amateurs si ce n’est le meilleur. Sous les couleurs du SCO Dijon, il a notamment remporté le Rhône-Alpes Isère Tour, le Tour de Franche-Comté, le Circuit de Saône-et-Loire, le Circuit du Port de Dunkerque, le Prix des Flandres françaises, la Ronde du Canigou, la Tramontane, Paris-Auxerre, Troyes-Dijon, Dijon-Auxonne-Dijon, le Grand Prix de Saint-Etienne Loire, Annemasse-Bellegarde, le Tour du Chablais ou encore le Tour de Côte d’Or.

Fin 2010, à 35 ans, il a mis un terme à sa carrière de coureur. Mais il n’a jamais posé le vélo, bien au contraire. Et depuis l’an passé, il a même repris les courses pour accompagner son fils, Néo, nouveau venu dans le vélo. Début mai, Jérémie Dérangère a même remporté le Prix de Bonnétage (Doubs), une course Open 2. C’est après une sortie de 180 kilomètres, en six heures, que le Bourguignon est revenu sur sa carrière et a surtout évoqué son bonheur de rouler et d’accompagner son fils. Pour ses 20 ans, DirectVelo a retrouvé celui que tout le monde appelait « Dédé ».

DirectVelo : Faut-il te considérer comme le meilleur coureur amateur des années 2000 ?

Jérémie Dérangère : Non, je ne suis pas prétentieux à ce point-là (rire). Je faisais partie des meilleurs mais il y en avait plein d’autres, comme Benoît Luminet et Samuel Plouhinec.

Aujourd’hui, à 51 ans, tu es toujours coureur !
J'ai arrêté fin 2010. Je suis resté quinze ans sans faire de compétition. Et puis mon fils, qui était sportif de haut niveau en natation, a arrêté à notre surprise générale. Il a dit : « je veux faire du vélo ». Du coup, je me suis retrouvé au bord de la route à regarder ses courses et ça me démangeait un petit peu. J'ai pris un pass’découverte de 15 jours pour courir avec lui. Et j’ai décidé de continuer. J'ai pris une Open 3 et ça m'a remis dans le circuit grâce à mon gamin. Je n'aurais jamais repris la compétition s’il n’avait pas couru. J’y ai repris goût, j’ai revu des connaissances, ça fait plaisir alors tu continues.

« IL EST BIEN MORDU »

As-tu été surpris qu’il se lance dans le vélo à 20 ans ?
Il avait été Champion de France du 200 mètres papillon chez les jeunes. J'ai perdu mon père l'an dernier d'une crise cardiaque au ski. Mon fils avait quitté la maison à 17 ans. Il avait été au club d'Amiens et à celui de Charleville-Mézières. La mort de son grand-père a dû faire un déclic dans sa tête. Il s'est peut-être dit qu'est-ce que je fais là-haut tout seul, si jeune. Mon père était un passionné de vélo, peut-être plus que moi. Notre fils nous a dit du jour au lendemain : « je reviens à la maison et je veux faire du vélo ».

Et tu l’as suivi…
On a pris tous les deux une licence au club du Creusot, où était mon père et où le président est mon beau-père. On s'est dit que quitte à rejoindre un club, autant être dans celui-là. Je n'étais pas sûr qu'il soit mordu à 100% au vélo. Je me suis dit que c’était peut-être un coup de tête et qu’il voulait faire une pause en natation. Du coup, on n'a pas investi dans un gros vélo mais en fait, il est bien mordu. On est reparti sur les compétitions. Il a passé un cap cette année, il a fait 6e de la Train’Hard. ll commence à être performant parce qu'il n'a qu'un an de vélo.

Il a un bon prof !
Ce n'est pas du tout nos entraînements d'avant. Il y a plus d'intensité aujourd’hui. Mais il est en STAPS à l’école, donc il fait ses propres entraînements. Tactiquement, il avait tout à apprendre. Quand tu viens de la natation, qui est un sport individuel, il faut apprendre à se placer dans le peloton. La natation lui a permis d'avoir une bonne VO2 et une bonne puissance. Maintenant, il faut juste trouver l'alchimie et mettre tout ça dans l'ordre. Je pense qu'il progresse de jour en jour.

« JE PENSE QUE LES GAMINS TAPENT MON NOM SUR INTERNET »

Les coureurs te connaissent dans les pelotons ?
Il y en a qui ne me connaissent pas du tout mais il y a beaucoup de fils d’anciens coureurs. J'ai gagné une course à Bonnétage ce mois-ci, une Open 2-3. Je pense que les gamins tapent mon nom sur internet après la course et doivent retrouver des articles. Il y a surtout les speakers et les organisateurs de course qui me connaissent. Du coup, ils en rajoutent un petit peu. (sourire)

Quel plaisir as-tu à toujours courir ?
Je suis un compétiteur mais le plaisir, c'est d'accompagner le gamin et de le conseiller. Je le fais aussi pour des adversaires. La semaine dernière, j’ai dit à des gamins qu’ils avaient super mal couru et je leur ai expliqué pourquoi. J'espère les aider à progresser. Mon rôle n’est pas de faire le chiffonnier et d'aller gagner la course. C'est plus d'être là en accompagnement. C'est pour ça qu’on ne me verra jamais dans une course Masters. Quand je ne pourrai plus suivre, j'arrêterai complètement. Pour l'instant, je me fais plaisir. J’arrive même parfois à attaquer. J'essaie au mieux d'accompagner mon gamin pour ne pas qu'il perde trop de temps dans les tactiques de course.

A-t-il l'ambition d’aller plus haut ?
J’espère qu’il va se faire repérer pour aller dans une DN. Je pense qu’il en a les moyens. L’an dernier, il est allé faire des Elites mais par rapport au placement, il se faisait lâcher bêtement. Remonter un peloton qui roule à 60 km/h, ce n'est pas la peine. Je lui ai dit de rester dans les roues et quand il y a un temps mort, c'est là que tu peux essayer de remonter. Lui, il essayait de remonter quand ça roulait à 60. Il a bien compris ça maintenant, peut-être grâce à moi parce qu'il voit bien que je suis inférieur à lui lors du peu d'entraînement qu'on fait ensemble. L'an dernier, on a fait le Mont Ventoux. J’étais à la nuit par rapport à lui mais parfois je finissais devant lui sur les courses. Il a compris qu'il y avait une grosse part de tactique en vélo par rapport à la natation. J’espère qu’il pourra intégrer un club comme le SCO Dijon ou le Team Vittel-N’side, avec Denis Repérant que je connais bien. Lui, c'est un cas ! Partout où il passe, il a des victoires. C’est arrivé avec Corbas, et désormais avec Vittel. On a l’impression que c’est le Didier Deschamps du vélo. (sourire)

« J’AI COMPLÈTEMENT DISPARU PENDANT QUINZE ANS »

On sent que tu suis toujours l’actualité du peloton Élites !
Je vais faire un peu de pub, mais c’est grâce à DirectVelo. J’ai suivi le petit Tom Darmigny. Son père est le parrain de ma fille. Si je m’ennuyais, je regardais les directs le dimanche pour suivre ce que faisait le gamin. Quand tu as moins de connaissances, tu ne regardes que les résultats le soir.

Quand tu as arrêté la compétition, tu as disparu du monde du vélo…
Oui, j'ai complètement disparu pendant quinze ans. Je n'allais même pas sur les courses. Mon fils ne rentrait pas la semaine et peu le week-end, donc il n’y avait pas le choix si on voulait le voir, il fallait aller sur les compétitions de natation, se déplacer à Amiens ou Charleville-Mézières. Ça nous occupait bien les week-ends.

Certains disaient que tu étais fâché avec le monde du vélo…
Non, je n'étais pas spécialement fâché mais j'étais un peu déçu du SCOD par rapport à ma reconversion. Je n'ai pas trop été aidé. La reconversion, ce n’est jamais facile. Tu te retrouves dans un milieu professionnel où personne ne sait qui tu es. Alors que quand je courais, j’étais l’un des meilleurs donc tu as l’impression d’être connu. Tu n'es pas le dieu mais on parle de toi, tout le monde te serre la main. Du jour au lendemain, t'as l'impression de n'être personne. Ça fait bizarre. Je suis rentré à la Poste parce que ça me permettait de toujours faire du vélo. Je faisais encore 22 000 kilomètres par an après avoir arrêté la compétition. Autant que quand j’étais coureur. J'avais trouvé un bon équilibre entre vies professionnelle, familiale et sportive. 

Tu n’as donc jamais arrêté !
J’ai toujours fait du vélo avec les copains depuis 2010 pour le plaisir, même si je me dépouillais bien. Mais je n’ai dû faire qu’une cyclo… J'ai besoin de me dépenser et de m'évader. Quand t'es sur le vélo, t'as l'impression d'exister et tu es dans un élément que tu maîtrises. Il va y avoir une autre organisation à La Poste, ça va tout changer alors on verra bien…

 

« ON ARRIVAIT À EN VIVRE »

Le cyclisme a été ton métier. Aujourd’hui, c’est pratiquement impossible d’en vivre chez les Amateurs…
J’ai commencé tôt le vélo. Chez les jeunes, dès les Minimes, je gagnais 22 courses sur 23. Puis tout s'est enchaîné. J'ai fait deux ans dans l’équipe amateur du CM Aubervilliers puis j’ai intégré le SCO Dijon et j’y suis resté de 1999 à 2010. J’ai été fidèle à Dijon. C’était à côté de la maison, le club évoluait chaque année et surtout nous étions une bonne bande de copains. On arrivait à en vivre, avec les primes de course et les prix FFC. J’avais aussi la chance d'être salarié par le SCOD. Je n’avais pas de souci à me faire. J’ai cotisé pour la suite en étant cycliste. Un gamin ne peut plus vivre du vélo aujourd’hui. Les grilles de prix aujourd’hui n’ont pas augmenté, et même diminué.

Tu n'es jamais passé pro. Est-ce un regret ?
Tout le monde a envie de l’être. La course qui fait envie, c'est le Tour de France. Il aurait fallu passer cet échelon. Est-ce que j'en avais les capacités ? Je ne pense pas. Il y a eu quelques rumeurs pour un passage mais rien de concret, et pas de proposition de grosses équipes. Je ne regrette pas de ne pas avoir été pro, sauf peut-être pour ma reconversion. Si j’étais passé pro, j’aurais peut-être eu quelque chose de plus gratifiant après le vélo. Aujourd'hui, mon boulot est intéressant simplement car il me permet de rouler quand je le souhaite.

Il est trop tard aujourd’hui pour travailler dans le milieu ?
Tout est possible mais il faut trouver un club qui te propose un contrat de salarié, ce qui n’est pas évident.

Quelle est ta plus grande fierté dans ta carrière ?
C’est con à dire mais c’est d’être reconnu encore maintenant. Parfois, en vacances, un gars me demande si je ne suis pas Jérémie Dérangère. Ça m'est arrivé en Bretagne où je faisais du vélo tranquillement. Le gars me parle d’un truc, tu ne sais pas qui c’est et tu fais semblant de t’en souvenir. (rire) Ça fait quand même plaisir d’avoir laissé une trace dans le vélo. Je le vois actuellement sur les courses avec les speakers. 

« IL Y AVAIT PLUS DE RESPECT ENTRE LES LEADERS »

Ils ont beaucoup de courses à citer parmi tes victoires… De ton côté, quelle est la plus belle pour toi ?
C’est le Tour de Franche-Comté 2005. Il y en a beaucoup qui me disent que ma plus belle doit être le Nord Isère (Rhône-Alpes Isère Tour, NDLR) comme j’avais gagné devant les pros. Mais en fait, il y avait sur la course beaucoup d’équipes étrangères. L’ambiance était plus froide. Au Franche-Comté, il y avait sur la course les meilleurs français du moment. On était souvent dans le même hôtel. On formait une sorte de famille. Mon surnom, Dédé, est resté de cette époque. On discutait ensemble au départ des courses. Beaucoup d’adversaires étaient des amis. Sans parler comme un vieux con comme l’a dit Benoît (Luminet), il y avait plus de respect entre les leaders des équipes même si on ne se considérait pas comme des leaders. On laissait la carte à nos coéquipiers quand ils étaient devant.

Il n’y a plus de Jérémie Dérangère dans le peloton aujourd’hui. Les coureurs arrêtent tôt et beaucoup de clubs que tu as connu ont disparu…
C’est compliqué de trouver de l’argent. Les villes ne donnent presque plus de subventions par rapport à avant. Il faut d’autres sponsors, ce qui n’est pas facile. Il y a des Paul Seixas et des coureurs qui, avec les études, arrivent à maturité à 24 ans. Ils ont aussi le droit de faire leur carrière. S’il marche comme un cinglé pendant huit ans, c’est plus intéressant qu’un jeune qui arrêtera à 23 ans… Il faudrait que le système permette à des jeunes de faire des études jusqu’à 24 ans. Quand je vois des coureurs arrêter les études à 17 ou 18 ans pour ne faire que du vélo, ça me fait peur. Il y a du déchet sur la route.

As-tu regretté d’avoir arrêté ta carrière en 2010 ?
Peut-être pas en Elite, mais en reprenant le vélo, je me suis dit : « putain, j'ai peut-être perdu quinze ans et du plaisir ». Mais d’un autre côté, je n’aurais peut-être plus cette envie-là si j'avais continué à faire des courses. J'aurais peut-être été lassé. Ma femme me dit qu’elle a l’impression d’avoir retrouvé un gamin (sourire). Je vais me faire plaisir encore un petit peu, puis je me consacrerai, j'espère, à mon gamin. 

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