Les 120 ans du maillot de Champion de France
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Tous les participants du Championnat de France sur piste de l'Avenir en rêvent, ils vont batailler à partir de ce mercredi pour le maillot bleu-blanc-rouge de Champion de France, les derniers distribués cette année (1). C'est sans doute le cadet de leurs soucis mais cette remise d'un maillot tricolore à l'horizontale fête ses 120 ans. Et c'était déjà dans un vélodrome le 17 septembre 1905. Et par la magie des nombres, c'est aussi les 100 ans des liserés tricolores sur les manches.
Le maillot bleu-blanc-rouge à l'horizontale que les jeunes revêtiront cette semaine, ils le devront à deux hommes. Le premier, mort à 20 ans en pleine gloire et le second "Père du Tour de France".
GEORGES CASSIGNARD, L'INVENTEUR
L'"inventeur" du maillot tricolore s'appelle Georges Cassignard, qui a couru entre 1887 et 1893, d'abord sous le pseudo Drangissac. A cette époque, la vélocipédie garde son cousinage originel avec le sport hippique dans la couleur des maillots. Chaque coureur dépose en début d'année ses couleurs à l'Union vélocipédique de France (l'UVF devenue FFC en 1941). Médinger, qui bat Cassignard dans le Championnat de France 1891, est célèbre pour son maillot bleu avec une grande étoile jaune sur le ventre. Georges Cassignard, 1,78 m, yeux bleus, cheveux châtains, fils d'une famille aisée de Bordeaux, choisit un maillot tricolore à l'horizontale, alors qu'il n'a pas encore atteint son zénith "par une sorte de divination de ses triomphes futurs, il osa se couvrir de ce maillot tricolore qui eût paru démesuré sur tant de poitrines", déclarera le journaliste bordelais Maurice Martin dans son oraison funèbre. Le torse et les manches sont bleu-blanc-rouge. Il déclare ses couleurs à l'UVF. Il ne le porte donc pas parce qu'il est Champion de France. Son "maillot 14 juillet", comme l'appelle le journal La Bicyclette, attire l'œil.
En 1892, il abandonne définitivement son pseudo pour courir uniquement sous son vrai nom Cassignard. Il gagne plusieurs Championnats de France, sur bicycles et tricycles (uniquement disputés sur piste à l'époque) et il va en gagner d'autres jusqu'en 1893. Mais l'UVF ne donne pas de maillot à ses Champions à l'époque, seulement une médaille d'or et une belle somme. En 1891, en Italie, les Champions nationaux reçoivent un drapeau, en plus de leur médaille. La célébrité et le charisme du Bordelais ont dépassé les vignobles jusqu'à Paris et à l'étranger. Il gagne beaucoup, 56 victoires en 1892, le plus prolifique en France cette année-là. L'année suivante est du même tonneau avec deux titres nationaux de vitesse (sur 1 et 5 kilomètres) et des records du monde.
Cassignard est associé à son maillot bleu-blanc-rouge. Certains le trouvent un peu présomptueux. De son vivant, un journaliste parle du "fameux maillot tricolore, véritable drapeau national dont un homme de sa valeur peut seul avoir l'audace, peut-être parfois un peu imprudente, d'endosser les couleurs". Juste après sa mort, Paris-Pédale écrit, "Cassignard qui avait porté son fameux maillot tricolore qu'on lui a tant reproché".
MORT EN PLEINE GLOIRE ET MAILLOT INTERDIT
Le 28 septembre 1893, il décide de monter un cheval de selle qu'il n'a jamais monté. Sa monture part au galop dans les rues de Paris. Désarçonné, sa tête heurte le sol. Quatre jours avant, il était battu de quelques centimètres dans le Championnat de France tricycles des 5 kilomètres. La mort de Georges Cassignard à 20 ans provoque une vive émotion dans le milieu vélocipédique. Le Congrès de l'UVF se tient le 7 octobre 1893. Il décide d'interdire le port du maillot tricolore de Cassignard, "dans toutes les réunions et courses unionistes, il est maintenant voilé d'un crêpe, il ne doit pas être profané". Fermez le ban. La décision paraît exagérée à certains comme dans le quotidien Le Journal. "On n'imagine pas pareille décision émanant d'un Congrès de gens compétents ! On peut être en deuil de la perte d'un grand coureur, sans avoir d'idées aussi saugrenues. Mais croyez-vous donc que nous n'avons plus en France d'homme de taille à porter le maillot de Cassignard ?". L'article rappelle qu'il avait perdu, en 1892, son match en deux manches face à Henri Fournier au vélodrome de Buffalo. L'enjeu de ce duel : 5000 francs (les gains de Cassignard s'élevaient à 18 000 fr pour toute l'année 1892) et un titre officieux de Champion du Monde (le premier Championnat du Monde, réservé aux amateurs, aura lieu en 1893).
Le maillot est interdit mais un grand sprinter va reprendre les trois couleurs. Edmond Jacquelin, triple Champion de France et Champion du Monde de vitesse 1900, porte un maillot bleu-rouge-blanc à la fin des années 1890 et en retire, lui aussi, une grande popularité. Mais les grands sprinters commencent à délaisser le Championnat de France...
Et il y en a un à qui ça ne plait pas du tout, c'est Henri Desgrange. Il n'est pas seulement le patron de l'Auto depuis 1900, ni le "Père du Tour" depuis 1903. "H.D." est aussi le directeur du vélodrome du Parc des Princes et c'est au Parc des Princes que sont disputés les Championnats de France sur piste, vitesse et demi-fond, et son directeur a tout intérêt à ce que les courses attirent les spectateurs qui paient pour voir.
REDONNER DU LUSTRE AU CHAMPIONNAT DE FRANCE
Alors le 2 août 1905, il dégaine un billet dans L'Auto. "Je ne crois pas être en butte, jamais, à des accès de chauvinisme, mais j'avoue qu'il ne me déplairait pas que, dans les courses cyclistes, le maillot aux couleurs françaises devint la propriété permanente de l'Union vélocipédique et qu'elle le défendît contre les velléités de certains coureurs de s'en emparer, écrit-il dans son journal. Je voudrais aussi que le champion de France ait le droit de le revêtir pendant tout une année, jusqu'au jour où il en serait dépossédé". Voilà, c'est lancé.
Mais pourquoi cette idée et pourquoi maintenant ? "Nos pauvres Championnats de France ne sont pas si brillants qu'on ne doive chercher par tous les moyens à leur rendre un peu de lustre, et je crois que cette simple mesure prise par l'U.V.F. de conserver les couleurs françaises pour ses deux champions serait de nature à leur donner quelque éclat". Henri Desgrange n'a pas digéré le camouflet que lui a adressé la crème des sprinters français. Après le Championnat 1904, il souffle, fortement, l'idée à la fédération de disputer le titre selon une formule "à l'américaine", sur une dizaine de réunions dans l'année et dans toute la France avec un classement final aux points. Les têtes d'affiche ne s'engagent pas et la fédération attribuera son titre de la vitesse en une seule réunion, le 17 septembre... au Parc des Princes comme les années passées. H.D n'a pas tout perdu.
Que le Champion de France sur route Amateur du 3 septembre ne reçoive pas de maillot, ne l'émeut pas. Il n'y a pas d'entrées payantes. Mais Desgrange, l'organisateur de spectacle, sent bien que ce maillot de Cassignard peut devenir un fétiche qui fera vibrer le public et qu'il donnera envie aux coureurs de le porter pour se distinguer. "Je crois aussi que cette petite satisfaction d'amour-propre accordée annuellement à deux hommes (vitesse et demi-fond, NDLR) leur serait un encouragement très sérieux. Jacquelin n'a-t-il pas dû une partie de son énorme réputation à son célèbre maillot bleu-rouge-blanc ?" Pour conforter son idée, il s'appuie sur le tout récent titre de Champion du Monde de Gabriel Poulain. "Que le Champion du Monde de 1905 se voit donc contraint par l'Union Vélocipédique de France à revêtir le maillot tricolore s'il gagne le Championnat de France, et je connais pour ma part nombre de gens qui se disposent, s'il en est ainsi fait, à reprendre goût aux courses cyclistes". Et remplir les tribunes de son Parc des Princes. Le directeur du Parc des Princes connaît bien les hommes puisque Poulain deviendra Champion de France de vitesse un mois plus tard.
LE TRICOLORE AVANT LE JAUNE
L'UVF va-t-elle accepter la proposition ? La fédération ne refuse pas grand chose à Henri Desgrange qui connaît bien l'UVF. En 1895, il est devenu secrétaire général de la Commission sportive de la fédération, son organe le plus puissant. Il était dans la corbeille de mariage entre l'UVF et l'Omnium, un cercle de gens huppés pris de passion pour le cyclisme, nobles et industriels, qui dirigent plusieurs vélodromes et y impose ses règlements. Le bras armé, ou plutôt le porte-plume de l'Omnium est Henri Desgrange. En choisissant de rejoindre l'UVF, l'Omnium renforce définitivement la fédération née en 1881 et enterre les associations concurrentes (2). Il sera ensuite élu au Comité directeur de l'Union. Il ne l'est plus en 1905 mais on ne refuse rien au Parc des Princes.
On peut remarquer qu'il ne pense pas à donner un maillot au Champion du Monde Poulain pour son titre. Ça viendra plus tard. Et là aussi, en distinguant le Champion du Monde, on lui donne une valeur marchande dans les vélodromes .
On remarquera surtout que le Père du Tour a l'idée du maillot tricolore pour le Champion de France mais pas encore celle du maillot jaune pour son Tour de France. Il faudra attendre 1919 et on dit que c'est Alphonse Baugé, dit "Le Maréchal", qui lui souffla l'idée.
COMME AUX FOLIES BERGÈRE
Le 17 septembre 1905, c'est donc la première remise d'un maillot tricolore à un Champion de France. Gabriel Poulain, déjà Champion du Monde, endosse le paletot. C'est Léon Breton, président de la Commission sportive de l'UVF, qui fait le déplacement pour remettre le maillot bleu, blanc et rouge. Le nouveau Champion de France fait son tour d'honneur au son de la Marseillaise et des applaudissements du public. Impossible de revenir en arrière. Le pli est pris et en 1907, le nouveau Championnat de France pro sur route offrira la même étoffe des héros.
Pourtant il y a des grincheux. L'Echo des Sports, concurrent de l'Auto, ne goûte guère la cérémonie. "On ne procède pas autrement aux Folies Bergère lors de la ceinture d'or ou aux Arènes de Marseille quand l'amateur parvient à triompher du professionnel. Et dire que les dirigeants du boulevard des Italiens (adresse de l'UVF, NDLR) perdent leur temps à des besognes de ce genre".
L'attribution du maillot tricolore fait aussi un malheureux : Edmond Jacquelin. Celui qui portait un maillot bleu-rouge-blanc vient confier ses regrets à l'Auto. "Il regrette énormément de n'avoir pas su quelques semaines avant le Championnat que les couleurs nationales allaient être en jeu. Sans cela, il se serait préparé sérieusement et aurait fait en sorte de se présenter au public dans sa forme des grands jours. Et Jacquelin pleure, il n'a plus ses couleurs favorites !".
Pour adoucir le sevrage, une autre idée textile va s'imposer mais il faudra attendre une petite vingtaine d'années.
(1) Il y aura le Championnat de France Masters de cyclo-cross en novembre mais le maillot est différent
(2) "Henri Desgrange, l'homme qui créa le Tour de France", Jacques Seray et Jacques Lablaine. Editions Cristel
