Tour de Suisse : Quand la technologie veille sur le peloton

Crédit photo Buchli Fotografie / Sam Buchli

Crédit photo Buchli Fotografie / Sam Buchli

La Suisse a été profondément ébranlée par deux drames récents survenus dans le monde du cyclisme : le décès de Gino Mäder lors du Tour de Suisse en 2023, suivi de celui de la Junior Muriel Furrer, lors du Mondial de Zürich en 2024. Ces tragédies ont provoqué une onde de choc au sein de la communauté cycliste et  ont mis en lumière les dangers inhérents à cette discipline exigeante. Face à ces pertes irréparables, les organisateurs du Tour de Suisse ont refusé de rester inactifs. "Ces deux tragédies ont radicalement modifié notre regard sur le cyclisme et notre responsabilité en tant qu’organisateurs", confie Oliver Senn, directeur de l’épreuve au micro de DirectVelo.


Dans une volonté de prévention et d’intervention plus rapide, l’édition 2025 marque l’introduction d’un dispositif de géolocalisation en temps réel pour chaque coureur. "Chaque athlète est désormais équipé d’un traceur de 60 grammes placé sous la selle. Dès qu’un coureur s’arrête plus de 30 secondes ou quitte le parcours, une alerte est immédiatement générée. Nous visualisons en direct sa position, sa vitesse, et savons précisément à qui nous adresser", explique-t-il.

À l’arrivée, trois spécialistes assurent la gestion du système : un technicien de Swisscom chargé de la flotte de véhicules, une personne chargée d’interpréter les données et un commissaire UCI polyglotte supervisant l’ensemble. Leur parfaite connaissance du terrain, du peloton et des canaux de communication complète l’aspect purement technologique. "Nous ne savions pas à l’avance s’ils formaient l’équipe idéale. Mais après deux jours, je peux vous assurer que c’était le cas. Leur motivation est grande, et ils cherchent à améliorer le système quotidiennement", souligne Oliver Senn.

UN OUTIL DE SÉCURITÉ… MAIS AUSSI DE GESTION

Une question douloureuse émerge alors : ce système aurait-il pu sauver Muriel Furrer, tragiquement décédée lors du Championnat du Monde à Zurich ? "Nous aurions su instantanément où elle se trouvait, nous aurions constaté que son traceur ne bougeait plus. Peut-être aurions-nous pu intervenir plus rapidement. Nous ne le saurons jamais. Mais si ce système permet, ne serait-ce qu’une fois, de sauver une vie grâce à une décision plus rapide, alors nous devons le mettre en place".

Ce dispositif onéreux (entre 40 et 50.000 euros) n’a pas vocation à répondre uniquement à des situations d’urgence. Il s’avère également précieux pour la gestion logistique en temps réel de la course. "Lors de l’étape féminine du samedi, nous avons constaté que l’ambulance numéro 2 était trop en retrait. Nous les avons contactés. Ils ont répondu : “Trois coureuses sont devant nous.” Nous leur avons alors suggéré d’avancer de cinq minutes, car un autre groupe de vingt coureuses se trouvait plus loin. Ce genre de coordination, auparavant impossible, permet aujourd’hui une configuration optimale sur le terrain".

UN MODÈLE POUR L’AVENIR ?

L’initiative ne s’éteindra pas avec la fin du Tour de Suisse. "Il est évident que nous n’avons pas mis tout cela en place pour une seule édition. C’est un investissement conséquent, que nous finançons en réalisant des économies ailleurs. Mais nous voulons apprendre, progresser, affiner les processus : comprendre les informations, les traiter, prendre les meilleures décisions… Cela ne vient qu’avec l’expérience".

L’Union Cycliste Internationale suit de près cette innovation. "Nous leur en avons parlé dès le mois de novembre. Ils sont venus observer le dispositif sur le terrain. Le dialogue est constructif. Nous ne leur avons pas demandé l’autorisation, nous les avons informés." D’ailleurs, l’UCI envisage de lancer son propre système GPS à l’occasion du prochain Championnat du Monde au Rwanda. Le Tour d’Autriche, endeuillé l'an passé par la disparition d’André Drege et qui aura lieu début juillet, a également pris contact. "Il est inutile que nous soyons les seuls à agir. Plus les courses adopteront ce dispositif, plus le cyclisme tout entier en bénéficiera".

Oliver Senn s’inquiète d’une tendance du cyclisme actuel : "Les vélos sont plus rapides, les guidons plus étroits, les chutes plus violentes. C’est particulièrement vrai dans les descentes de montagne. Nous devons être prêts". C’est pourquoi il souhaite initier une transformation profonde dans la manière d’envisager la sécurité dans le cyclisme. "Ce changement ne se limite pas à ma seule prise de conscience. De plus en plus d’acteurs - organisateurs, équipes - commencent à s’interroger. Ce que nous mettons en place ici peut susciter une réflexion collective. Pour que la sécurité cesse d’être perçue comme un luxe, et devienne une évidence".

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