440 km d'échappée, des pros et des poils-aux-pattes, comment une classique s'est réinventée

Crédit photo DR

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Il suffit de quelques lignes pour régler le sort de 90 ans d'histoire. Après l'édition 1985 de Bordeaux-Paris jugée décevante, Jean-Marie Leblanc écrit son édito dans la rubrique cyclisme de L'Equipe. "Bordeaux-Paris a grand besoin d'un coup de plumeau (…) Il paraît que les idées ne manquent pas. Tant mieux, car il en va des plus vieilles classiques comme des grandes équipes : contrairement à ce qu'on dit, il arrive qu'elles finissent par mourir un jour...". Bien avant l'invention des Monuments par Hein Verbruggen pour la Coupe du Monde 1989, Antonin Magne déclarait en 1969, "je la considère comme la course la plus prestigieuse" (1). Directeur sportif de Mercier-BP, il l'avait gagné cinq fois par coureurs interposés. Dans sa carrière de coureur, il n'avait goûté qu'à une seule édition. 


FIN DES ENTRAÎNEURS : « ON NE L'A SU QU'AU DERNIER MOMENT »

 La Société du Tour de France qui l'organise veut la transformer en épreuve de masse ouverte aux pros, aux amateurs mais aussi aux cyclosportifs. Bordeaux-Paris a déjà sa version cyclotouriste, comme Paris-Roubaix. Les classiques belges aussi et, justement, Liège-Bastogne-Liège cyclo tombe en face de cette nouvelle version. La concurrence sera rude et le Derby de la route ne va pas attirer la grande foule. Bernard Faussurier, amateur de 1ère catégorie du CR4C Roanne, en profite pour s'engager. "Je tenais bien les longues distances et je voulais courir avec les pros. Mais je ne savais pas encore qu'on allait courir sans entraîneurs, on ne l'a su qu'au dernier moment", se souvient-il pour DirectVelo. Pour se préparer, l'amateur du Lyonnais suit un programme d'entraînement de deux mois, à la pointe de la modernité. "C'est le docteur Navarro de l'équipe Fagor qui me l'a préparé. J'ai commandé un cardio-fréquencemètre que je n'ai jamais reçu, alors un copain m'a prêté le sien". 
 
La course derrière entraîneurs montés sur les burdins a donc vécu. L'abandon des burdins a diminué les frais pour les groupes sportifs et donc augmenté le nombre d'engagés chez les pros, 49 plus 9 1ère catégorie, mais pas de grandes vedettes alors que la dernière édition derrière entraîneurs avait attiré Hennie Kuiper vainqueur de Milan-San Remo au mois de mars 1985. Le 18 mai 1986, il n'y a que 75 cyclosportifs dont deux femmes qui vont être lâchées très vite. A l'arrivée à Fontentay-sous-Bois, une course d'attente féminine est organisée. Elle sera gagnée par Nathalie Pelletier qui avait participé à Bordeaux-Paris 85 derrière burdin.

DE L'ULTRA-DISTANCE SANS LE SAVOIR

La nouvelle formule suscite des réactions variées dans le peloton des pros. Bernard Vallet, qui gagnera la course l'année suivante, est ouvert à "une expérience à faire qui méritait d'être tentée et je suis très content d'être ici ce soir" (2). En revanche, Gilbert Duclos-Lassalle, vainqueur en 1983 et 2e en 1985 reconnaît sur Antenne 2 avoir "crié au scandale quand on a enlevé les burdins. J'estime que Bordeaux-Paris sans les burdins ce n'est plus Bordeaux-Paris" (2). Mais cette ouverture va permettre de belles réunions de famille. Patrick Clerc, le professionnel, prend le départ avec son père, tous les deux sous le maillot RMO. Et les deux verront l'arrivée. C'est aussi l'occasion d'élargir le réservoir de participants. Bordeaux-Paris, comme Paris-Brest-Paris, faisait de l'ultra-distance comme Monsieur Jourdain de la prose. Deux fois 3e de la Race Across America (de la Californie au New Jersey), l'Américain Mike Secrest arrive avec un casque profilé. Ce n'est pas le premier coureur de son pays à participer à Bordeaux-Paris, Frank Waller (en 1894) et Jonathan Boyer (1983) l'ont devancé. Le vélo, c'est une longue histoire.

Les pros et les 1ère caté partent à 23h15 des Quatre-Pavillons, le lieu traditionnel du départ, 30 secondes avant les cyclo-sportifs, à la demande de la FICP, la fédération des pro. "Au début, ça a roulé à bloc pour empêcher le retour des cyclos", se souvient Bernard Faussurier. Déjà que les pros ont du mal à tolérer les 1ère caté dans les courses Open  , alors des "3 et 4" ou pire, des "poils-aux-pattes"... Au petit matin, des amateurs feront leur retour dans le peloton. Mais Bernard Faussurier reconnaît quelques figures dans le peloton. "J'en connaissais quand ils étaient encore amateurs", ajoute le coureur du CR4C Roanne.

« IL Y EN A UN QUI LES A HARCELÉS »

Bordeaux-Paris commence par la nuit. C'est une de ses particularités qui a survécu au changement de formule. "Ils nous avaient donné des lampes qui n'ont pas fonctionné longtemps. On était éclairé par les phares des voitures mais il n'y a pas eu de chutes". Dans la file des voitures, Bernard Faussurier peut bénéficier de l'assistance de l'auto de son club.

A deux heures du mat', dans la nuit noire un point blanc d'un maillot Peugeot s'échappe du peloton. Loïc Le Flohic, écouteurs de son baladeur dans les oreilles, est parti pour un raid de 14 heures et 440 bornes, sur les 588 kilomètres de la course. Au km 400, il a près d'une demi-heure d'avance. Derrière, ses coéquipiers font la police. "Les pros ne nous ont pas laissé de bons de sortie, j'ai essayé de sortir avec Jean-Claude Garde que je connaissais mais qui n'est pas passé, précise Bernard Faussurier. Mais il y en a un qui les a harcelés, c'est Desriac".

« ILS NOUS ONT FOUTUS PRESQUE HORS DU RESTAURANT »

Hervé Desriac sera le premier à rentrer sur l'héroïque Le Flohic à 60 kilomètres de l'arrivée. "On ne vient pas sur une épreuve de 600 km pour souffrir pour finir 3e, alors j'avais l'espoir d'une gagne, carrément. J'avais rêvé de me voir arriver avec Madiot et de gagner au sprint. J'ai eu un déclic à 80 km de l'arrivée. J'ai pensé à mon bébé", déclare l'amateur de 30 ans de l'ASPTT Paris (2). Dans sa roue, un autre maillot à damiers, celui d'Yvan Frébert qui respecte la discipline d'équipe  et à peine la jonction effectuée, le Normand flingue ce qui a le don de mettre en colère l'amateur. "Il craignait que je le batte ! Vous vous rendez compte. Mais s'ils avaient voulu, je leur laissais. Mais finalement comme ils s'y prenaient très mal avec moi, pas question de céder au chantage, raconte-t-il, remonté, à Noël Nilly dans l'Ile-de-France cycliste.  C'était la guerre entre nous. Il ne pouvait m'échapper. J'ai mis cinq kilomètres pour rejoindre. Eut-il fallu chasser deux ou trois fois plus longtemps, je n'aurais pas cédé". 

Tout avait très mal commencé la veille entre Desriac et les Peugeot. Pourtant Hervé Desriac porte toute la saison les damiers sur son maillot jaune de l'ASPTT, un club soutenu par Peugeot. Mais le samedi, l'équipe pro refuse que lui, et son coéquipier Pierre Touchefeu, mangent à leur table. "Ils nous ont foutus presque hors du restaurant". Alors comme mesure de rétorsion, le Champion d'Ile-de-France porte son maillot bleu fleur-de-lysé.

« LE CYCLISME PEUT BIEN OFFRIR CE TRÈS GRAND BONHEUR »

Le final de la course offre une course très disputée. Passé le cap des 550 kilomètres, les pros accélèrent pour de bon. L'accélération est fatale à Bernard Faussurier. "J'ai mal couru, reconnaît-il. Il fallait attendre que les pros mettent en route et les suivre, au lieu de tenter de contre-attaquer. Si j'avais gardé mes forces, je me serais retrouvé devant". Yvan Frébert lâche enfin Hervé Desriac à 23 kilomètres de l'arrivée mais ne peut éviter le retour du groupe qui va se jouer la victoire. Son coéquipier Gilbert Glaus lève les bras. Le journaliste Philippe Bouvet analyse dans Vélomagazine cette nouvelle version du Derby de la route : "Bordeaux-Paris prit les allures d'une vraie classique. Et une classique indispensable au cyclisme, car l'endurance (et le courage) sont bien des spécialités du cyclisme. Bordeaux-Paris est donc la classique de l'endurance, au même titre que Paris-Roubaix est celle des pavés ou Liège-Bastogne-Liège celle des bosses à répétition".  Quand il commentait la course en 1977 pour TF1, le journaliste Léon Zitrone déclarait sa flamme pour la course et sa longueur.  "Bordeaux-Paris  est une course de légende, autant sinon plus que le Tour de France. Bordeaux-Paris échappe à la tendance générale de nombreux sports où on réduit l'effort, on raccourcit les distances. Bordeaux-Paris va à contre-courant et c'est en cela que Bordeaux-Paris demeure une course de légende" (3).

Cette course qui voulait être une épreuve de masse a fait naître des figures chez les "petits" qui n'ont jamais réellement fait peur aux pros, à part Hervé Desriac. Le premier du classement de la catégorie "promotionnelle" est Claude Maja, un 3e caté du VC Pontcarré avec sa casquette de laine bleue et jaune, siglée ORPI 94. Il s'est accroché aux pros jusqu'à 50 kilomètres de l'arrivée. L'année suivante, un 2e catégorie, Stéphane Buisson s'accrochera plus longtemps et terminera 7e. Le mélange des genres n'a pas terni le prestige des pros. "Que ces derniers soient rassurés : il n'y a pas d'amalgame à faire, et ils l'ont démontré dans leur superbe envolée finale, conclut Philippe Bouvet dans Vélomagazine. Mais le cyclisme peut bien offrir ce très grand bonheur à ceux qui l'aiment profondément. Ce sport-là est si ingrat qu'il peut bien se montrer généreux, une fois l'an". 

La générosité va faire long feu. La "course qui tue" (4) va mourir après l'édition de 1988 gagnée par Jean-François Rault. La Société du Tour de France va garder la date au calendrier pour créer la Classique des Alpes. L'espoir d'en faire la classique des grimpeurs de la Coupe du Monde sera vite déçu. La Classique des Alpes, collée au Dauphiné, va disparaître après 2004. "La course a trop souffert de la désaffection des équipes", reconnaissait Jean-Marie Leblanc. Là aussi, la course a fini par mourir.

(1)Télé Sports 06/09/1969 2e chaine Institut National de l'Audiovisuel
(2) 18/05/1986 Antenne 2 Institut National de l'Audiovisuel
(3) Direct à la Une 22/05/1977 TF1 Institut National de l'Audiovisuel
(4) En 1896, le vainqueur Arthur Linton est mort deux mois, presque jour pour jour, après sa victoire dans Bordeaux-Paris, d'où le raccourci.

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