Marie-Morgane Le Deunff : « Jamais été aussi bien sur mon vélo »

Crédit photo Nicolas Vaucouleur - Photographies

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Après cinq ans passés au sein du peloton professionnel (quatre chez Arkéa-B&B Hôtels Women et un chez Winspace Orange Seal), Marie-Morgane Le Deunff retrouve le peloton amateur au sein du Team Avesnois. Un retour ponctué par une victoire dimanche dernier aux Boucles de Seine-et-Marne, après avoir été offensive tout au long de la journée. Ce succès fait du bien à la tête de la Bretonne, après une fin d’expérience mouvementée chez les professionnelles. La coureuse de 23 ans est revenue pour DirectVelo sur cette victoire et ces années à l’échelon du dessus.


DirectVelo : Que représente ce succès pour ton retour chez les amateurs ?
Marie-Morgane Le Deunff : J'ai quand même deux années un peu compliquées derrière moi avec la fin chez Arkéa, que j'avais du mal à encaisser parce que j'étais passée pro à 18 ans là-bas. C'est vrai que je me sentais bien avec l'équipe, je connaissais un peu tout le monde et j'avais  mes repères. Puis j'ai été virée de l'équipe sans avoir de vrais arguments et ça a été assez dur mentalement, surtout que j'étais encore jeune. Je n'avais que 21 ans. L’année d’après je suis passée chez Winspace en espérant me relancer et prouver que j'avais toujours ma place dans le monde professionnel, mais j'avais toujours des soucis liés à une pression constante. Je pense que j'avais quand même pas mal de blocages dans ma tête. L'entourage et l'encadrement de l'équipe n'ont pas forcément aidé à l'évolution de ça. Du coup, j'ai continué à m'enfoncer, je pense, et la fin d'année a été assez compliquée, avec une fin un peu prématurée parce qu'on a eu très peu de courses. Ça s'est terminé en août sur le Grand Prix de Plouay pour moi. 

Comment as-tu vécu cette période ?
Il y a eu aussi le contexte avec les partenaires dans les équipes qui étaient de moins en moins nombreux, ainsi que les équipes qui réduisaient leurs effectifs et qui avaient un peu moins de budget. Du coup, des grosses filles descendaient en Conti Pro et prenaient un peu la place de certaines coureuses qui étaient déjà là. Ce qui est normal, mais il y a quand même une cinquantaine de filles qui sont restées sans contrat pro cette année. Avec mon contrat d'un an, qui était assez précaire, c'était assez dur. Beaucoup d'équipes te mettent en attente en disant qu'il reste une place ou deux, et toutes les semaines ça change. Elles te disent finalement qu'elles ne peuvent pas te prendre. C'est une situation compliquée, surtout que j'étais passée pro après mes études, donc tu ne te vois pas forcément faire autre chose que du vélo. Et d'un côté, une année supplémentaire chez les professionnelles aurait peut-être aussi été l'année de trop. Cette victoire est donc un bon rebond après tous ces épisodes.

« IL FAUT REPRENDRE CONFIANCE EN SOI »

Tu avais encore des contacts avec des équipes pro en fin de saison ?
J'ai eu pas mal de propositions d'équipes qui disaient qu'il leur restait de la place, qu'elles envisageaient de m'appeler ou de rester en contact, mais c'était peut-être un peu de la politesse. J'ai eu une ou deux équipes qui m'ont mise en attente pendant plusieurs semaines, voire quelques mois, pour ne rien avoir derrière finalement. C’est comme ça mais c'est dommage parce que des fois tu as des filles qui sont motivées, qui ont toujours l'envie de courir et de bien faire mais ils vont chercher des filles qui ne sont pas dans la même optique, qui sont en fin de carrière ou qui sont là juste pour continuer à faire du vélo et moins par passion... Mais je pense que c'est l'année qui va peut-être me faire du bien. Pour l'instant, même si je sais que j'ai envie de repasser pro, j'ai vraiment envie de profiter de cette année en amateur et de me faire plaisir surtout.

Et ça commence bien avec ce succès ! Comment s'est passée ta course ?
Il y avait une petite partie en ligne, puis deux grands tours de circuit avec une bonne bosse, avec des passages à 14-15 %. On est passées deux fois dans cette bosse. La première fois, c'est Emilie Fortin (Minimax Cycling Team) qui monte la bosse à fond. On est sorties à deux en haut, et derrière il y avait un petit groupe d'une dizaine de filles. Il y avait une coéquipière de Fortin dans ce groupe, donc elle ne voulait pas trop rouler avec moi pour la faire rentrer. Puis tout s'est un peu regroupé au sommet.

Comment la course s'est-elle décantée ?
Sur la deuxième boucle, on a refait la même chose. Elle repasse la bosse à bloc et on ressort à deux. Puis elle me dit qu'elle a encore une fille dans le groupe de contre et qu'elle veut l’attendre. Donc on s'est retrouvées à cinq. Fortin a essayé d'attaquer une fois ou deux. Je savais que j’étais quand même assez rapide pour le sprint, mais j'ai perdu mes marques. J'ai très peu eu le rôle de sprinteuse ces dernières années, plutôt celui de poisson-pilote ou de wagon dans le train de sprint. Il faut reprendre confiance en soi, c'est compliqué mentalement. Je savais que j'avais un gros travail à faire là-dessus et je me suis bien fait accompagner cet hiver. J'ai essayé d'être bien entourée par des gens qui s'y connaissent, et ça fait du bien.

« J'AI ENCORE DES CHOSES À PROUVER »

Pourquoi avoir choisi le Team Avesnois ?
Le Team Avesnois m'a contactée à la suite des critériums d'après-Tour. Le manager est l'une des seules personnes qui prenait vraiment de mes nouvelles, qui me demandait sincèrement comment ça allait et qui a vraiment cru au projet, qui me faisait confiance et voulait me voir rejoindre l'équipe. C'est la seule DN qui m'a contactée, et j'ai trouvé ça important d'aller dans une équipe qui croit en moi. J'ai rencontré tout le monde pour la première fois en décembre. Quand j'ai vu que je n'avais pas du tout de contrat et que je n'avais qu’une proposition aux USA, je me suis dit : « est-ce que je me lance dans une autre approche du vélo en partant à l'étranger, ou est-ce que je refais encore un an en Europe pour voir comment ça se passe ? » J'ai encore des choses à prouver, donc je suis restée dans le milieu amateur. Finalement, je pense que c'était un bon choix parce que je refais du vélo avec plus de plaisir, je m'écoute un peu plus à l'entraînement, et ça me fait du bien. Je pense que je n'ai jamais été aussi bien sur mon vélo qu'aujourd'hui, donc ça fait plaisir.

Quel bilan tires-tu de tes années pros malgré tout ?
Il y a eu beaucoup d'expériences mais je pense que ça a été très compliqué. Le plus dur, c'est pour la tête, car c'est ce qui fait une grande partie de ce sport. Se faire taper dessus tous les week-ends, ce n'est pas toujours une partie de plaisir et on perd beaucoup de confiance en soi. On a quand même beaucoup voyagé, on a découvert de nouvelles cultures avec des filles qui viennent de pays différents, c'était top. On a parlé un peu anglais aussi, c'était cool. On a fait un calendrier avec toutes les plus belles courses, c'était une super expérience.

« ÇA FAIT DU BIEN DE RETROUVER DES GENS HUMAINS »

Tu attends quoi de ton retour chez les amateurs ?
Je pense que c'est une année pour me prouver à moi-même, et peut-être inconsciemment aux autres aussi, que j'ai toujours ma place au sein du peloton professionnel. Mais c'est surtout me prouver que j'ai le niveau, que tout ce que j'ai fait ces dernières années est toujours d'actualité. En fait, c'est surtout que je ne montais peut-être plus vraiment par passion sur mon vélo, et j'avais vraiment envie de retrouver ce côté-là où j'ai envie d’y aller, à l'entraînement aussi, et pas parce qu'on m'a imposé quatre heures et que je suis obligée de les faire.

Tu as évoqué cette ambition de repasser pro. Tu n'es donc pas dégoûtée par le milieu...
Je prends ce qui vient au jour le jour parce que la fin de saison était tellement compliquée que là, je veux juste profiter. Je suis vraiment bien entourée et j'ai retrouvé une équipe qui me fait revivre. J'ai rarement connu des gens aussi accueillants et familiaux. Je les connais depuis tellement peu de temps et pourtant on s’entend super bien. Pour la petite anecdote, hier soir (samedi), on était hébergés chez des assistants, et on était tous sur le canapé en train de manger une pizza. Ce sont des bénévoles passionnés, ils ne font pas ça parce qu'ils sont payés, ils font ça vraiment par passion, j'ai trouvé ça incroyable. Ça fait du bien de retrouver des gens humains, avec qui tu peux partager des émotions, qui comprennent ce que c'est de faire du vélo et les sacrifices que ça représente. Ça fait vraiment plaisir.

« JE N'AI JAMAIS EU L'OCCASION DE PARTAGER ÇA AVEC MON PÈRE »

Quel est ton programme et quels sont tes objectifs pour la suite de la saison ?
J’ai une ou deux semaines sans courses, mais j'ai envie d'en profiter pour refaire un bloc à la maison. Je cours sûrement à la Route de l'Est le 29 mars, mais on n'est pas encore sûr qu'elle ait lieu. On va peut-être au Tour de Bretagne, et on a quand même pas mal de courses en UCI. On fait aussi le GP de Fourmies, qui sera presque à la maison pour le Team. Le plus gros objectif sera la Coupe de France N1. J’aurai aussi pas mal de petites courses, je vais courir un peu à la maison car mon père a repris le vélo et je n'ai jamais eu l'occasion de partager ça avec lui.

Pour finir, tu souhaitais délivrer un message particulier...
On en parle très peu dans le cyclisme féminin mais j’aimerais aussi mettre ça en avant : je suis suivie par une femme qui s'occupe des cycles féminins. Il y a tellement de marge de progression là-dessus. Je travaille avec elle depuis trois ou quatre mois et je vois énormément de différences depuis. Ça m'a permis de trouver des axes de progression que je n'avais pas forcément avant, et de trouver aussi ce qui ne me plaisait pas dans ce que je faisais chez les pros. Refaire les bases, arrêter de me mettre autant de pression, et essayer de trouver ce qui me correspond sont les premiers objectifs de cette année.

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