Un coureur se tue sur les skis : Il y a 80 ans, la chute de René Le Grevès

Crédit photo Olympedia.org
Il y a 80 ans, le 26 février 1946, la mort d'un cycliste fait la Une du Parisien Libéré. René Le Grevès, 35 ans, s'est tué dans une chute de ski à Saint-Gervais, la veille. Dans d'autres journaux elle est en dernière page, car en ce temps de retour du rationnement du pain, les journaux tiennent sur une feuille. René qui ? dirait-on aujourd'hui, tant le temps qui passe a éteint le souvenir de ce coureur qui fut pourtant une vedette de son époque. En 2012, un jury réuni par L'Equipe (dont le premier numéro sort le 28 février 1946) le classe dernier du classement du « meilleur sprinteur de l'histoire du Tour de France ». Un animateur de télévision écorche son nom qu'il prononce "Le Grève". Loin de la prononciation donnée par son ami Félix Lévitan sur France Culture en 1986 : "René Le Grevèze". Déjà, à l'époque, le Directeur du Tour de France reconnaissait "René Le Grevès, ça ne dit pas grand chose aux sportifs d'aujourd'hui mais il a été une très grande figure du sport cycliste".
DÉTENTE PRODIGIEUSE
L'article du Parisien Libéré raconte les circonstances de l'accident. "Le Grevès tentait à ski la périlleuse descente de la piste de la Vernaz mais, lancé à toute vitesse sur une neige fraîche dans laquelle se trouvait de nombreux rochers, il s'écrasa contre l'un d'entre eux avec une telle violence que les cervicales furent rompues par le choc". Son corps est transporté par les témoins à la chapelle de Saint-Gervais. "Loyal en course et au-dessus de toutes compromissions, il restera le meilleur sprinter routier qui ait, sans doute, jamais existé", ajoute l'article qui n'est pas signé. Mais Félix Lévitan a déjà rejoint la rédaction du quotidien qui s'alliera à L'Equipe pour ré-organiser le Tour de France et tout pousse à croire qu'il en est l'auteur. "J'ai beaucoup pleuré René Le Grevès", dira le rénovateur du Tour de France féminin de 1984, lui aussi oublié en 2025.
Un grand sprinteur alors ? De son vivant, on l'appelle le "Scherens de la route". Jef Scherens, c'est un peu l'équivalent d'Harrie Lavreysen aujourd'hui. Sept fois Champion du Monde de vitesse individuelle, à une époque où il n'y a qu'un seul titre pour les sprinters. René Le Grevès impressionne aussi les journalistes étrangers. Le quotidien hollandais De Telegraaf s'extasie de "son jump phénoménal". Petit et râblé, 1,65 m et 70 kg, "une véritable boule de muscles", pour son camarade Louis Thiétard, il marque ses contemporains par sa "détente prodigieuse". Ce n'est pas pour rien qu'Henri Desgrange écrit en 1940, "René Le Grevès fut, un moment, le sprinter du Tour de France". Mais la qualité d'un sprinter se juge par son palmarès.
L'ANNÉE DES GRÈVES, L'ANNÉE LE GREVÈS
Le "boulet de canon", pour reprendre Félix Lévitan, débute dans le Tour de France avec l'équipe de France en 1933, à 23 ans, tout comme son ami journaliste. Il gagne sa première étape à Caen, mais pas au sprint ! Le peloton se présente groupé aux portes du vélodrome et Henri Desgrange, le patron du Tour, fait disputer un tour contre-la-montre pour éviter l'arrivée houleuse de la veille à Rennes... où René Le Grevès avait été déclassé. De 1933 à 1939, il va collectionner 16 victoires dont six pour la seule année 1936. L'année des grèves est aussi l'année Le Grevès qui devient Champion de France. Mais cette année-là, l'équipe de France roule surtout pour Antonin Magne, meilleure carte pour le général, et n'attend pas son sprinter quand il crève dans le contre-la-montre par équipes de La Rochelle. Sifflé par le public à l'arrivée, le sprinter menace même d'abandonner avant de se rabibocher. Avec six étapes, il visait aussi le classement par points (il y en a eu plusieurs versions avant le maillot vert de 1953) qui favorise les victoires en échappée. Il se classe 4e et rate la prime de 100 000 F.
Une des spécialités de René Le Grevès est justement de gagner le sprint du peloton derrière les échappés. Déjà au Championnat du Monde amateur 1930 à Liège, il règle au sprint un petit peloton.. pour la 4e place. Dans le Tour 1939, il trouve le temps long. Malgré l'aide de ses coéquipiers de l'équipe de l'Ouest qui espèrent le voir remplir le tiroir-caisse, il tourne autour. "Je gagne toujours les sprints du peloton et je ne suis jamais dans le bon coup, se lamente-t-il. On ne s'y reconnaît plus ! Ils ne veulent pas de belles arrivées au sprint". Il faut attendre la demi-étape Troyes – Dijon, le dernier jour, pour voir un emballage massif. Et Le Grevès gagne l'étape en démarrant au kilomètre. Sa 16e donc. En 2026, il n'y a que Bernard Hinault, André Leducq, André Darrigade et Jean Alavoine à avoir fait mieux chez les Français.
ANDRÉ LEDUCQ, L'INITIATEUR
Mais il n'a pas été qu'un sprinter. Le journaliste Albert Baker d'Isy, qui allait aux sports d'hiver avec lui, rappelle qu'il faisait partie des sprinters qui "savaient se battre, se mêler à des échappées". "Dans une côte de huit cent mètres, un kilomètre, il montait sans tenir le guidon, mais les cols l'emmerdaient", ajoute Louis Thiétard. Dans son hommage après sa mort, André Leducq écrit "pour moi, René Le Grevès a été le meilleur escaladeur de côtes de tous les temps (on ne dit pas puncheur à l'époque, NDLR). (...) Quel démarreur extraordinaire !" Le Championnat de France se dispute alors sur le circuit de Montlhéry avec sa côte de Lapize où Le Grevès asticote ses adversaires.
André Leducq connaît bien René Le Grevès et, après sa mort, il s'en veut de lui avoir fait découvrir les joies du ski. "Comme je regrette le jour où nous nous sommes rendus avec Speicher et Cornez faire du ski, pour la première fois au col de Vars. Il tombait souvent. Trop souvent. « Je me tiens trop à l'avant », s'excusa-t-il. « Retourne ta selle ! », lui avais-je répliqué en riant". Le virus de la neige a bien pris chez le petit sprinter. En novembre 1938, il part à Chamonix avec Louis Gérardin, un autre sprinter mais sur piste. "J'ai grand'hâte de me trouver là-bas", s'impatiente-t-il. Lui parfois réservé avec la presse, devient disert lorsqu'il faut parler des sports d'hiver et vante l'effet salutaire de l'air des montagnes pour les coureurs. Il est tellement accro aux pistes, qu'il envisage d'y aller en janvier 1940, pendant une permission au milieu de la "Drôle de guerre", "mais j'ai réfléchi, je vais rester auprès de maman". Mais en février 1946, avant de rentrer chez lui à Saint-Etienne, en venant de Paris, il décide de faire un crochet par Saint-Gervais pour se délasser deux ou trois jours dans la neige… René Le Grevès est conscient des risques du ski et en 1938, il assure que "le ski peut être assez dangereux, mais seulement si l'on prend des risques autrement dit, il s'agit d'être prudent, voilà tout, et c'est bien le cas pour moi !".
DE BRETON À BRETON D'OCCASION
Il lui était arrivé d'aller à la montagne en pleine saison, en 1936. Avec le retour de l'Izoard dans l'itinéraire du Tour, il participe à une expédition de reconnaissance la semaine d'avant le départ de la Grande Boucle. Le col est encore enneigé et fermé mais sous la conduite de Georges Speicher, ils atteignent le sommet pour redescendre vers Guillestre. Le Grevès et Speicher en profitent pour se livrer à des essais de braquet. Le 25 février 1939, après les sports d'hiver, les deux coureurs terminent leur entraînement hivernal par un grand rallye aller-retour entre Paris et la pointe bretonne. Ils partent comme des touristes avec le nécessaire de toilette sur le porte-bagage de leur vélo d'entraînement garni de garde-boue. Les boyaux de rechange sont enroulés sur le guidon. Ils s'arrêtent aussi pour prendre un café chaud au zinc. Altitude, reco, longs rallyes et pause-café, les coureurs de 2026 n'ont rien inventé. Mais le 3 mars, René Le Grevès abandonne son camarade en Bretagne pour rentrer vers Paris. Son père meurt le 5 mars.
Le Grevès, avec un nom pareil, René, né à Paris en 1910, est le fils d'un couple de bretons, montés à Paris pour trouver de l'ouvrage. Son père est de Lignol, sa mère de Saint-Tugdual, deux communes du Morbihan, à l'ouest de Pontivy. Ses exploits donnent envie à un gars de Lignol de devenir cycliste. C'est André Mahé, futur vainqueur de Paris-Tours et de Paris-Roubaix. Au long de sa carrière, René Le Grevès a droit à toutes les "nationalités" : Breton, Breton de Paris, Faux Breton. Mais il n'est pas prophète en son pays. En 1939, Henri Desgrange recycle son idée des équipes régionales, vieille de dix ans. René Le Grevès est rattaché à l'équipe de l'Ouest et noté comme originaire de Saint-Tugdual, le pays de sa mère, pour faire couleur locale. Les Finistériens de La Dépêche de Brest ne lui ouvrent pas les bras et n'apprécient pas le personnage. Ses journalistes le désignent comme "le Parisien-Breton [qui] aime bien le fric" ou "Breton d'occasion (...) nous le laissons à ses pensées extra-bretonnantes"...
BON CAMARADE MAIS TÊTE DE BRETON
Râblé, il fait la même taille que René Vietto mais avec 5 kilos de plus. D'ailleurs, dans le Tour 1935, le Breton gagne une étape au sprint sur le vélo que lui a passé "le Roi René" après avoir cassé sa roue libre. Avant de faire du vélo, il a fait de la gymnastique, "c'est un athlète complet (...) aux muscles saillants", le décrit L'Intransigeant en 1935. Le visage carré, tignasse brune bouclée , "ses éminentes qualités de bon camarade qui en font l'équipier le plus sûr, celui sur lequel on peut compter sans craindre l'entourloupette", sont vantées par le quotidien Ce Soir en 1937, juste avant de gagner le Critérium National, bras-dessus, bras-dessous, avec son coéquipier de chez Mercier, Roger Lapébie.
Mais le Breton a aussi une tête dure. André Leducq le décrit en une anecdote qui date de 1935. "René fut formidable dans l'ascension de la côte de Lapize, au championnat de France. Il démarrait à tous les tours. Et à ce jeu, il perdit le maillot. Il eut, à l'arrivée, une discussion violente avec Paul Ruinart (son mentor chez les Amateurs au VC Levallois, NDLR). « Ah ! Lui répondit-il, j'ai eu tort de démarrer, eh bien, l'an prochain, je ferai pareil et je gagnerai. »". Du Hinault dans le texte avant l'heure, et dans les actes puisqu'il est bien devenu Champion de France en 1936.
Avec ses 70 kg pour 1,65 m, il a "une nature à prendre". En Janvier 1940, pendant sa perm', les journalistes de L'Auto sont presque étonnés de voir que "René n'a pas grossi et il a même un visage affûté". "C'est que nous travaillons nuit et jour", répond le soldat du Génie. Déjà en 1935, il reconnaissait, "quand je ne cours pas, je dois m'entraîner sévèrement pour ne pas engraisser". Avant le début de saison 1938, Maurice Pierrard, son directeur sportif chez Mercier, le trouve encore "un peu gras".
« IL SE CONTENTE DE JOUER AUX BOULES ET D'ENGRAISSER »
Sa nature va jouer contre lui en janvier 1941. Un article de Paris-Soir, signé René De Latour, est sous-titré « il se contente de jouer aux boules et d'engraisser ». Ce n'est pas très "Révolution nationale" de Vichy de jouer les cigales. Et engraisser alors que les tickets de rationnement sont apparus depuis le 23 septembre 1940 peut en faire baver plus d'un. En ce mois de janvier 1941, René Le Grevès est hébergé à Saint-Roman-de-Bellet sur les hauteurs de Nice chez... un Morbihannais, Joseph Le Strat, chez qui il prenait déjà ses quartiers pour préparer la saison avant la guerre.
En septembre 1939, il est mobilisé et rejoint le régiment où il avait fait son service, le 1er Génie. Il est affecté au poste de cycliste du Capitaine, ça tombe bien. Il profite de sa deuxième permission pour disputer - et abandonner - le Critérium National et il court sur piste à Saint-Nazaire en avril. En mai, un journaliste de L'Auto va lui rendre visite dans la zone des armées et lui pose la question sur sa pointe de vitesse envolée. "On n'avait plus confiance en moi et en elle ! Je crois cependant l'avoir conservée… Oui, je me suis aperçu de cela après le critérium sur la piste de Saint-Nazaire". Et, sous le calot, le sapeur a toujours la tête à la compétition. "Aussi ai-je bien envie de ne pas même essayer de courir sur route avant la fin de la guerre et de m'essayer sur piste deux ou trois fois, si la chose est possible, au cours de chaque permission". Il est très loin d'imaginer l'effondrement, la débâcle et l'humiliation qui vont suivre à partir du 10 mai 1940. Avec son régiment du Génie, ils sont partis les derniers sur la Marne après avoir fait sauter les ponts. Le Grevès fait la débâcle sur un vélo de route, "sur une route sans répit mitraillée et bombardée". Dans cette année sans Grande Boucle, il fait un demi-Tour de France en un mois et demi. Il rejoint Nice le 6 août. Le 19 août, il assiste aux obsèques d'Henri Desgrange. Malgré plusieurs annonces de son retour à Paris à l'automne et l'hiver 40, il reste en Zone non occupée. Quand René De Latour vient le trouver en janvier 41, il lui demande des nouvelles du cyclisme à Paris, preuve que les informations circulent très mal entre les deux zones.
LA RECONVERSION
Le sprinter continue de courir après l'Armistice comme une grande partie des vedettes d'avant-guerre, contrairement à ce qu'on peut lire ou entendre ici ou là. Les travaux de Pierre Weecxsteen, Frédéric Girard et Jean-Paul Delcroix, les grands archivistes de cette période, l'ont montré il y a déjà 30 ans. Il reprend la compétition sur piste le 8 septembre à Cavaillon. En 1941, il continuera sa carrière sur piste et sur route et à partir de 1942, il se tourne vers sa reconversion.
Prévoyant, René Le Grevès n'a pas jeté l'argent gagné sur les routes par les fenêtres. Il a commencé à offrir à ses parents un pavillon à Rueil, à deux pas du Mont-Valérien. C'est d'ailleurs en voyant André Leducq dans une course au Mont-Valérien, que le jeune Le Grevès a attrapé le virus du vélo. Ensuite il investit avec son frère Louis dans un magasin de cycles à Paris, boulevard Voltaire. L'enseigne a déménagé mais les cycles Le Grevès existent toujours. Avant le Championnat de France 1938, son frère lui monte un vélo léger en tubes Reynolds 3/10. "C'est une véritable dentelle", dit-il. Une crêpe dentelle pour le Breton de Paris.
« COMME UN FRÈRE »
C'est aussi en Bretagne, de l'autre côté de la ligne de démarcation, qu'il achète à Saint-Nicolas-de-Redon un fonds de grossiste en cycles et pièces détachées en mars 1942. En 1943, il se marie à Saint-Etienne, la capitale du cycle et la ville des cycles Mercier, sa marque. Après sa mort, sa femme Georgette reprendra les rennes de l'affaire. Dans les années 60, le classement par équipes de Redon-Redon s'appelle Challenge René Le Grevès. En 2022, Saint-Nicolas-de-Redon donne leurs deux noms à une place. Son souvenir a survécu dans le peloton dans les premières années après sa mort. Pierre Chany prend Le Grevès comme maître-étalon du sprint pour évaluer Van Steenbergen qui vient encore de gagner une étape au Giro 1954, "le seul, en tout cas, dont la pointe de vitesse puisse être comparée à celle des grands routiers sprinters d'avant-guerre : Girardengo et Le Grevès". Quand le Tour 1950 passe à Saint-Etienne, Speicher, Leducq et Mithouard déposent une gerbe sur sa tombe.
Pendant l'Occupation, René Le Grevès n'a pas fait qu'investir. Il est aussi venu en aide à son ami, Félix Lévitan, victime de la persécution des Juifs. En 1943, il se cache sous un faux-nom à Brigueuil-le-Chantre dans la Vienne (1). "Il a été le seul, lorsque j'ai dû fuir Paris pour me réfugier à la campagne, dit-il pudiquement, à venir me voir, à m'aider. C'était le seul à qui j'ai donné mon adresse". Il lui apporte un de ses vélos, "un cadre de 53 et demi". Les routes des deux hommes s'étaient croisées une première fois en 1933. Après la victoire du coureur dans Paris-Caen, grâce à l'utilisation du dérailleur, le jeune journaliste lui consacre son premier article. Un paquet d'autres suivront comme celui où il le met en garde après sa non-sélection pour le Tour de France 1938, "il reconnaîtra, dès aujourd'hui, ses véritables amis, parmi ses conseilleurs d'hier, s'il consent à ouvrir les yeux et à regarder autour de lui". Félix Lévitan peut parler en 1986 d'"un Breton avec un cœur d'or, un personnage que j'ai vraiment aimé comme un frère".
(1) Jean Bobet "Le vélo à l'heure allemande" La Table Ronde 2007
