Team Abadie-Magnan : « Il y a besoin de cet entre-deux »

Crédit photo Juliette Landon - Team Abadie-Magnan
En 2026, comme chez les hommes depuis l'an dernier, le peloton féminin a aussi son statut de Conti Fédérale. Concept identique à celui de leurs homologues masculins, deux équipes féminines ont demandé à inaugurer ce nouveau statut cette saison. Vendée Féminine-RVC, club historiquement amateur, et le Team Abadie-Magnan, né de la fusion du Team Komugi-Grand Est et de l'ancienne Primeau Vélo-Groupe Abadie. À la tête de cette équipe, Laurent Goglione possède des noms bien connus dans son équipe, comme celui de Lise Ménage qui redescend du monde professionnel, ou encore Léane Tabu, à la relance après des années Juniors fastes. Coureuses, calendrier, statut, projets futurs... Le dirigeant a fait le point avec DirectVelo sur ce nouveau départ.
DirectVelo : C'est le retour aux affaires, mais avec un nouveau statut !
Laurent Goglione : On sait bien d'où on vient puisqu'on y était. C'est un choix assumé car on ne peut pas réunir un budget pur et dur, mais c'est transitoire. On a subi un coup d'arrêt avec Komugi qui nous a lâchés, on s'est retrouvé toute une année à chercher de l'argent. On a beaucoup travaillé avec Victoire Joncheray, Cédric Delandre, David Roux. On a mis un an et on s'est aperçu fin juin qu'on avait une partie du budget mais pas la totalité. On aurait eu du mal à repartir en Conti Pro, c'est un crève-cœur car je milite pour que les filles aient un contrat etc. Mais je ne pouvais pas. Soit on n'y allait pas mais ça aurait été difficile de le faire plus tard, soit on y allait avec ce statut qui correspondait bien. C'était pareil pour l'ancienne Abadie Primeau Vélo. Stéphane Roger avait lui Gérard Abadie.
La fusion s'est donc faite logiquement...
Oui, c'est une vraie fusion. On avait plusieurs sponsors de notre côté et eux un important avec Abadie qui apportait le cash, en plus d'un énorme service course, très propre. Ce n'est pas un vieux dortoir avec trois lits (rires), les filles adorent y aller. On a réussi à choper un sponsor au Canada, Macogep, qui représente les liquidités de l'équipe, et Magnan qui est une marque de cycles qui a fait son trou au Canada et qui s'est fait connaitre avec la personnalisation de ses cadres. Ils entrent dans le marché français. David gère les vélos et Laurie a une marque de vêtements, donc on a les deux, avec les véhicules, le cash... On pouvait partir, mais sans salaires. Les gens ont beaucoup aidé, Victoire (Joncheray) est graphiste, Julia Aubry s'occupe de toute la communication de l'équipe, on l'a embauchée comme alternante dans le cadre de son Master. Christophe Gouyon veut passer son diplôme, il avait besoin d'un club support.
« J'AI LA VOLONTÉ D'ÊTRE BIENVEILLANT, DE LUI LAISSER LE TEMPS »
Lise Ménage aura forcément une place importante dans ce collectif...
On a une leader affirmée qui revient aux affaires, Lise Ménage, qui a beaucoup à donner. Elle a envie de prouver qu'elle a encore des choses à faire. Elle est aussi en troisième année à Sciences Po, c'est dur à gérer psychologiquement. Elle est en stage en Italie, elle avait besoin de bienveillance autour d'elle, de compréhension. On lui apporte ça. Il lui faut le temps de revenir dans le rythme. Elle est toujours entre 20 et 30 sur ce début de saison, pour un retour ce n'est pas trop mal.
Comment as-tu réussi à la faire venir ?
Ça s'est fait par Victoire Joncheray et sa sœur Eline, qui connaît bien Océane Mahé. Par ce biais, j'ai rencontré Lise dont j'avais lu qu'elle arrêtait le vélo, mais je ne voulais pas y croire, les choses tournaient mal. Je me disais que ça pouvait être un coup de tête. J'ai pris contact et je me suis vite aperçu que c'était une réalité, qu'elle avait souffert, elle avait besoin de poser les bagages. Mais elle m'a dit qu'elle avait envie de faire la fin de saison et qu'elle n'avait pas pu. Donc il restait quelque chose, sinon elle n'aurait pas eu envie. J'ai la volonté d'être bienveillant, de lui laisser le temps. J'ai aussi précisé que ça ne serait pas le même confort. On est une quarantaine de bénévoles, ça peut être chantier quelques fois. On a beaucoup de choses à mettre en place. J'avais dit aux filles d'être exigeantes mais indulgentes, elles ne sont pas en WorldTeam, il y aura forcément des difficultés.
« ELLE NOUS A MIS EN LUMIÈRE TOUT DE SUITE »
Il y a également un autre profil à la relance, celui de Léane Tabu...
Je voulais l'avoir l'année d'avant, elle était sur les tablettes. J'aime son profil couteau suisse, chrono, piste, route... Il faut la laisser grandir, ça se fait sur le long terme. Elle nous a apporté une première médaille d'entrée de jeu au Championnat de France sur piste. Pour l'anecdote, je lui ai posté le maillot 24h avant à l'arrache, on n'avait rien essayé. Elle l'a reçu chez ses parents le samedi midi, elle l'a mis l'après-midi et elle a eu la médaille. Elle nous a mis en lumière tout de suite.
Comment a été construit le reste de l'effectif ?
On a Agua (Espinola) qui est là quand la route s'élève, une historique d'Abadie. C'est Stéphane qui l'amène dans les bagages. C'est un peu la remplaçante de Ségolène (Thomas) dans ma tête, c'est l'un de mes regrets tant c'était un moteur de fou en montagne. Laury (Milette) est un peu cachée parce qu'elle a chuté à Majorque mais elle a la forme. C'est un retour aux sources, elle faisait partie des piliers et a un vrai moteur. Elle a quelque chose, à elle de prouver, c'est l'année pour marcher. Il y a deux jeunes Canadiennes, Jazmine (Lavergne) et Mathilde (Huot) qui sont intéressantes. Mathilde a tout de l'athlète moderne, grande et puissante, elle sait se placer. Julia (Aubry) est le bateau de croisière, là du début à la fin, c'est un autre pilier. Chloé (Charpentier) reprendra elle plus tard par rapport à ses horaires de travail.
« LES ORGANISATEURS ÉTRANGERS NE FONT PAS LA DIFFÉRENCE »
À quoi va ressembler le calendrier avec ce statut ?
On a choisi de peu aller sur les courses du Nord. On a plus une équipe de puncheuses. Abadie a énormément de liens avec l'Espagne, c'est plus facile pour nous d'être invité là-bas aussi. En plus tu casses beaucoup dans le Nord donc ça économise un peu de budget (sourire). On va aller en Catalogne, à Burgos, en Andalousie, à la Vuelta a Extremadura, toutes la Coupe de France FDJ et N1, la Périgord Ladies, la Picto, Mirabelle, Gatineau, Elsy Jacobs, Tour de Toscane... C'est à 80% pro, 20% amateur.
Avec quels objectifs ?
Les Coupes de France pros et N1 restent un objectif. Il y aura une obligation de résultat en N1, et sur les pros on voudra se montrer. On ira au Canada au GP Gatineau pour rencontrer les sponsors de là-bas. Le Championnat de France sera sympa mais avec le regret de ne pas être chez les pros, ça n'aurait pas forcément été idiot. Mais on jouera d'autres accessits en amateur, ce n'est pas un problème. Ce statut est à la limite, c'est à la fois Conti avec l'UCI, on paie les droits comme une Conti, et de l'autre côté on n'a pas la rémunération en France. Il n'y a pas mort d'homme mais pour les sponsors ça n'aurait pas été mal.
Vois-tu une différence sur les invitations avec ce statut ?
Je ne sais pas si ça vient d'Abadie ou Komugi à l'époque, mais on a de bonnes images. Peut-être qu'ils nous invitent plus facilement. Mais les organisateurs étrangers ne font pas la différence, pour eux on est une Conti. Avant de valider nos participations, Majorque attendait vraiment qu'on soit accepté, et dès que c'est paru tout a été validé et on a enchainé. C'est un peu plus un débat franco-français mais à l'étranger on est considéré Conti. Pour l'instant, en France, on a à peu près le même programme. Évidemment on ne va pas faire Roubaix ou l'Omloop où on était invité à l'époque, mais sinon ça ne change rien.
« DES VIES QUI PARTENT DE TRAVERS »
Comment vois-tu la suite avec ce statut ?
Pour remettre le pied à l'étrier c'est un bon mix, mais ça ne peut pas être une fin en soi, les équipes ne doivent pas rester 5-6 ans Conti Fédérale. On a l'objectif de rebasculer en 2027, ou l'année d'après. J'y vois un statut où tu montes progressivement, tu appréhendes le monde pro, comme une bulle entre deux mondes. Je sais qu'on est dans un monde dominé par les énormes budgets, les meilleurs du monde etc. Les hommes et les femmes se rejoignent là-dessus. Mais il y a besoin de cet entre-deux. Et ce statut nous oblige à faire la Coupe de France N1, avoir un programme amateur... On fait vivre le monde en dessous. Est-ce qu'à terme il ne faudrait pas seulement des équipes comme ça, puis des équipes régionales ? Peut-être, je ne sais pas. Mais sinon c'est la mort des petites équipes.
Et de nombreuses coureuses ?
Chez les filles, il y a une différence, la maturité sportive est plus tardive. Il y a parfois une sorte de ventre mou, avec des filles qui performent après 25 ans, voire proche de la trentaine. C'est un ressenti purement personnel. J'ai l'impression qu'on récupère des filles plus fortes plus tard, donc ça peut permettre à des jeunes d'être dans le haut niveau sans forcément basculer tout de suite. Et ça évite l'arrêt de l'école à 17 ans en pensant qu'elles ou ils vont gagner le Tour et être Champion du Monde. Ce sont des vies qui partent de travers, à se retrouver à 30 ans sans rien, sans cercle etc. Chez les filles, je trouve qu'il y a une maturité par rapport à ça, elles veulent davantage construire leur vie pas seulement autour du vélo. Les élus sont peu nombreux, c'est dangereux de tout arrêter et ça ne change pas.
