Alessandra Cappellotto : « Besoin de plus de coureuses de très haut niveau »
Crédit photo Freddy Guérin - DirectVelo
En mars 2015, l'UCI annonçait que la Coupe du Monde féminine serait remplacée l'année suivante par l'UCI Women's WorldTour L'occasion de tirer un bilan de ces dix premières années avec la présidente du CPA Women, Alessandra Cappellotto, ancienne Championne du Monde sur route en 1997.
DirectVelo : Le WorldTour féminin a fêté ses 10 ans. Avec le recul, quel est selon vous le plus grand accomplissement de cette première décennie ?
Alessandra Cappellotto : Je ne pense pas pouvoir citer un seul accomplissement, ni même “le plus grand”. Ce qui compte vraiment, c’est l’ensemble des étapes franchies au fil du temps. Le cyclisme professionnel féminin a réellement pris forme avec la création du WorldTour il y a dix ans, et le CPA Women a été fondée en 2017. Le CPA Women a été créée au sein de la structure existante du CPA (Cyclistes Professionnels Associés), et c’était une décision fondamentale. Créer une organisation totalement nouvelle à partir de zéro est extrêmement difficile. Le CPA disposait déjà d’une structure solide, d’une grande expérience et d’associations nationales dans de nombreux pays, en Europe et ailleurs. À mes yeux, l’évolution du cyclisme féminin ressemble à un puzzle. Chaque pièce est importante. Pas à pas, pièce par pièce, nous avons construit quelque chose de solide, comme une maison. Et nous n’en sommes pas encore à la fin. C’est pour cela que je ne peux pas isoler un seul accomplissement : tous étaient nécessaires.
Si l’on se projette sur les cinq prochaines années, quelles sont les priorités du cyclisme féminin ?
Il y a plusieurs priorités. Certaines sont très basiques et concernent directement les coureuses. L’une des plus importantes est la convention collective, qui existe déjà chez les hommes. Nous travaillons actuellement à la création de cette convention pour les femmes. Une autre priorité majeure est le fonds de transition, qui existe également chez les hommes mais pas encore chez les femmes. Nous travaillons dessus avec les organisateurs. Ce fonds est essentiel pour la sécurité et l’avenir des carrières. Au-delà des contrats et des avantages, je pense que la priorité principale — non seulement pour la CPA mais pour tout le monde du cyclisme — est de construire une base solide de coureuses. Aujourd’hui, le problème n’est pas seulement la dotation financière ou le nombre de courses. Nous avons besoin de plus de coureuses, et de plus de coureuses de haut niveau. Pour y parvenir, il faut de la patience. Il faut travailler avec les jeunes catégories, protéger les jeunes coureuses, organiser de meilleures courses pour elles et les accompagner dans la transition vers le WorldTour. Cela dépasse un peu le rôle strict du CPA, mais c’est une responsabilité que nous prenons très au sérieux. Nous pouvons aussi apprendre de ce qui se passe dans le cyclisme masculin — autant des bonnes pratiques que des erreurs. Cette expérience est précieuse.
Comment développer cette base de coureuses à l’échelle mondiale, notamment dans les pays où le cyclisme féminin est moins structuré ?
C’est une très bonne question, et la réponse n’est pas simple. Les fédérations nationales jouent un rôle fondamental. Ce sont elles qui peuvent réellement soutenir le développement sur le terrain. C’est aussi une question de culture et de politique. Dans certains pays, de grandes équipes sont soutenues par des sponsors publics — comme FDJ en France ou Lotto en Belgique. En Italie, malheureusement, le cyclisme ne bénéficie pas du même soutien institutionnel. L’attention se concentre surtout sur le football. L’Italie a une histoire cycliste extraordinaire et de grandes championnes comme Elisa Longo Borghini, mais structurellement, le cyclisme féminin reste en difficulté. Nous n’avons pas d’équipe professionnelle féminine, et c’est douloureux, car le pays mérite mieux. L’Italie est un pays de tifosi, de supporters passionnés, mais pas toujours un pays qui investit durablement dans le sport. Les tendances suivent souvent les stars : le tennis avec Sinner, la natation avec Pellegrini, le ski avec Tomba, le cyclisme avec Pantani. Malheureusement, cet effet n’a jamais vraiment fonctionné pour les femmes. Il n’y a pas de solution miracle. Cela demande du temps, de la patience et un engagement sur le long terme.
« CE SERAIT FORMIDABLE D'AVOIR UN TOUR DE FRANCE A 12 VOIRE 15 JOURS »
Le calendrier actuel du WorldTour féminin est-il suffisant ou y a-t-il de la place pour plus de courses ?
Je pense que le calendrier est déjà suffisamment chargé. Les équipes ne sont pas prêtes à courir davantage, principalement parce qu’il n’y a pas assez de coureuses. Nous n’avons tout simplement pas un peloton assez large de coureuses de très haut niveau pour supporter un calendrier plus dense. La priorité doit être la stabilité, pas l’expansion. Il n’y a qu’une seule course qui manque vraiment — tout le monde sait laquelle — mais à part cela, le calendrier devrait rester tel quel. C'est évidemment le Tour de Lombardie.
Est-il important de l'avoir comme dernier Monument également chez les femmes ?
Absolument. Le Tour de Lombardie est une course mythique. Ce serait fantastique de l’avoir pour les femmes. Le principal obstacle est organisationnel. Les autorisations routières en Italie sont devenues extrêmement compliquées, les restrictions de circulation sont plus strictes, et la zone du lac de Côme est très sensible : routes étroites, trafic dense, infrastructures limitées. Organiser les courses hommes et femmes le même jour serait presque impossible. Mais nous n’abandonnerons jamais. Il a aussi été très difficile de ramener Paris–Roubaix et Milan–San Remo chez les femmes — et aujourd’hui, ces courses existent. Donc nous continuons à pousser.
Quel est votre avis sur le format actuel du Tour de France Femmes ? Devrait-il durer plus de huit jours ?
Bien sûr, ce serait formidable d’avoir douze ou même quinze jours de Tour de France. C’est ce que beaucoup de coureuses souhaitent. Mais encore une fois, il faut avancer étape par étape. Nous devons nous assurer que la course reste compétitive et attractive jusqu’au dernier jour. Si allonger la course signifie finir avec seulement 50 coureuses, ce serait contre-productif. L’intérêt pour le cyclisme féminin grandit très vite, surtout dans des pays comme les Pays-Bas, où les courses féminines sont parfois plus populaires que celles des hommes. Mais pour maintenir cet intérêt, il faut de la profondeur dans le peloton. La stabilité est essentielle à ce stade.
« PERSONNE NE COMMENTE LA MAIGREUR DE JONAS VINGEGAARD »
Que pensez-vous de l’élection de Juliette Berthet à la commission des athlètes de l'UCI ?
Je pense qu’elle est parfaite pour ce rôle. Depuis le début de sa carrière, elle a toujours été disponible pour les autres. Le leadership ne se mesure pas au nombre de victoires, mais à la capacité de guider les autres. Et elle le fait naturellement.
Pauline Ferrand-Prévot a reçu de nombreux commentaires sur son poids après sa victoire au Tour. Quelle est votre réaction ?
J’ai été très surprise et honnêtement choquée. Dans le cyclisme masculin, personne ne commente la maigreur de Jonas Vingegaard. C’était injuste et non professionnel. Les coureuses sont aujourd’hui des professionnelles, entourées de médecins, d’entraîneurs, de nutritionnistes. Si une coureuse suit un plan médical et de performance conçu par des experts et gagne le Tour de France, cela doit être respecté. Les rumeurs et accusations étaient totalement inacceptables. Le cyclisme féminin doit évoluer vers plus de professionnalisme, et ce type de comportement est un retour en arrière.
Comment le CPA Women soutient-elle les coureuses sur les questions de santé mentale, de maternité et de menstruation ?
Concernant la menstruation : c’est une partie totalement naturelle de la vie d’une femme. J’ai été surprise par l’attention soudaine portée à ce sujet. Les variations hormonales existent, bien sûr, et les équipes médicales adaptent l’entraînement en conséquence. C’est une gestion professionnelle normale. Sur la santé mentale, nous reconnaissons que la pression augmente, chez les femmes comme chez les hommes. Nous travaillons actuellement avec la CPA hommes à la création d’une plateforme de soutien, mais elle n’est pas encore en place. Le burnout devient un vrai problème, notamment avec le cyclisme pratiqué toute l’année entre route, piste et cyclo-cross. Concernant la maternité, la situation s’est énormément améliorée. Les équipes sont aujourd’hui beaucoup plus ouvertes, les contrats sont respectés, et de nombreuses coureuses reviennent même plus fortes après une grossesse. Lizzie Deignan en est l’exemple parfait. La maternité n’est plus un tabou : elle fait désormais partie du cyclisme professionnel moderne.
« L'EXPOSITION MEDIATIQUE EST LA PRIORITE NUMERO UN DES COUREUSES »
Comment évaluez-vous aujourd’hui l’exposition médiatique du cyclisme féminin ?
L’exposition médiatique est la priorité numéro un des coureuses — avant même l’argent ou la distance des courses. La visibilité est essentielle.
Nous allons dans la bonne direction. Par exemple, la dernière étape du Tour de France Femmes a été le deuxième événement sportif le plus regardé en France ce jour-là. C’est énorme. Mais il reste encore beaucoup à faire. Les courses féminines sont parfaites pour la télévision : plus courtes, dynamiques, intenses. Ce qu’il faut, c’est plus d’interaction - interviews, animations, fan zones, circuits permettant au public de voir les coureuses plusieurs fois. Le cyclisme doit devenir un véritable événement, pas seulement un peloton qui passe une fois.
Enfin, comment jugez-vous le modèle financier du cyclisme féminin aujourd’hui ?
La durabilité est essentielle. Les salaires minimums existent désormais, ce qui est une avancée majeure, mais augmenter les salaires n’est pas encore la priorité. Nous avons besoin de plus de coureuses de très haut niveau. Quand la base grandira, les salaires augmenteront naturellement. Les équipes sont aujourd’hui bien structurées et offrent un excellent encadrement - entraîneurs, nutritionnistes, staff. Les fondations sont en place. Il faut maintenant du temps, de la stabilité et de la croissance.
