80 ans de chicanes entre la FFC et les Pros

Crédit photo Freddy Guérin / DirectVelo

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La Fédération française de cyclisme a donc décidé de revoir le contrat de mariage entre les deux organismes qui donne le droit à la Ligue d'organiser le cyclisme sur route professionnel en France. Son président Michel Callot veut "affirmer la primauté de la FFC (seule délégataire par l’État pour l’organisation du cyclisme en France), afin de retrouver une cohérence d’action". Mariage n'est peut-être pas le bon terme car quand elle s'émancipe en 2008, la Ligue Nationale de Cyclisme est issue de la Ligue du Cyclisme Professionnel Français, commission interne de la FFC créée en 1989, dans un climat, déjà, tendu depuis des années. Avant la création de cette Ligue, il y a eu plusieurs tentatives, la première remonte même à ... 1946 et, à chaque fois, dans un climat de tension, de recours à la loi, entre la fédération et le monde pro qui s'estimait incompris.

Il y a 80 ans, le 22 mars 1946, un arrêté du ministère de l'éducation nationale (qui est aussi chargé du sport) accorde au Groupement des cyclistes professionnels, affilié à la FFC, l'habilitation à régir le sport cycliste professionnel. Le nouveau président de la FFC, Achille Joinard, approuve cette solution interne à la fédération. "La création d'une Ligue professionnelle autonome eût été une erreur". Le ministère veut se servir de l'expérience du groupement du cyclisme pro pour l'étendre à d'autres sports. Mais les clubs de football n'ont pas attendu et ils ont déjà un Groupement, le mot est à la mode, de clubs professionnels. 


1946 : LE GROUPEMENT QUI VEUT COUPER LE CORDON

Le premier président du Groupement des pros, élu à une voix près, est le colonel Beaupuis, candidat de la FFC. Il deviendra Commissaire général du Tour de France. Au bout d'un an il est remplacé par un homme du sérail, Georges Cuvelier, ancien coureur des années 20. Il avait participé à un syndicat de coureurs né en 1925 et baptisé le CIRC. En mars 1944, il fait partie de la Commission sportive de la FFC et de la nouvelle Commission administrative du sport cycliste professionnel (CASCP) qui avait pour mission de créer le statut du sport cycliste professionnel, sous le contrôle du Commissariat au sport.

La composition de ce Groupement est une photographie du cyclisme pro de 1946. Cette commission est d'abord un regroupement des coureurs pros, en activité ou anciens. Il y a aussi des représentants des marques de cycles qui emploient les coureurs, des directeurs sportifs qui sont encore des cadres de ces marques de cycles (et pas les propriétaires de l'équipe), du Groupement des vélodromes français car les critériums sur piste sont encore nombreux et procurent des contrats indispensables aux coureurs pour vivre de leur métier. Petit détail, c'est le Parc des Princes et donc les futurs organisateurs du Tour qui en mènent la barque. Avec le temps, les coureurs vont se sentir moins défendus par le Groupement.

Le torchon va vite brûler entre la FFC et le Groupement ou plutôt entre Achille Joinard, président de la FFC et de l'UCI, et Georges Cuvelier. "Le groupement créait un État dans l’État, une seconde Fédération, en quelque sorte. Nous étions sur les lisières de la dissidence", accuse Achille Joinard qui va obtenir la tête de Cuvelier. À l'assemblée générale de la fédération de janvier 1950, le premier demande au second "Qui êtes vous ?". Le 8 février suivant, le président de la FFC obtient l'abrogation de l'arrêté ministériel du 22 mars 1946 et la publication d'un nouveau qui donne à la fédération le droit de réglementer le cyclisme pro en France et de créer en son sein une commission des professionnels. 

1950 : LA FFC LANCE UN SYNDICAT DANS LES PATTES DU GROUPEMENT DES PROS

Le Groupement des pros est dissous et est reclassé comme un club mais peut désigner douze coureurs (six en activité et six anciens) pour siéger dans cette commission. Il ne sera pas le seul. Pour désigner les coureurs de la commission, la FFC (Achille Joinard) aide à la création en novembre 1950 d'un syndicat de coureurs, l'UPCF (Union Professionnelle des Cyclistes Français). Elle le balance dans les pattes des anciens coureurs du Groupement (les coureurs en activité y sont peu nombreux même si on y retrouve Louis Gérardin, Guy Caput, Robert Chapatte et Jacques Marinelli), pour cette élection. 

Mais Georges Cuvelier ne lâche pas le morceau et se bat sur le plan juridique. En 1953, il écrit au Directeur général de la Jeunesse et des Sports pour demander la reconstitution du Groupement des pros. Il dépose même un recours devant... le Conseil d'Etat. 

En 1953, ce sont les directeurs sportifs et leur Amicale, l'ADS, qui s'attaquent à la Fédération. Le Championnat de France pro concentre leurs griefs pendant plusieurs semaines. Ils ne veulent pas aller disputer le Championnat à Saint-Etienne, la deuxième année de suite en Province, un an après Reims. L'équipe Mercier pourtant basée à... Saint-Etienne empêche ses coureurs d'y participer.

1959 : LES COUREURS FONT TOURNER LA TABLE

Un nouvel arrêté ministériel en 1955 donne à la FFC le droit de créer un Comités des Pros mais soumis à la Commission sportive de la FFC et dont le président est désigné par le comité directeur de la fédé. La mainmise est là. Sur les 23 membres, douze coureurs et entraîneurs (ceux qui pilotent les motos de demi-fond ou les dernys) doivent être élus par leurs pairs, comme dans l'ancienne commission des pros de la FFC. Mais les coureurs (et leur nouveau syndicat depuis 1957, l'UCPF) vont lancer la fronde à l'hiver 59-60. Ils refusent la décision de la FFC d'interdire - sous la pression de l'AOCC (ancêtre du ROCC, l'association des organisateurs) - la double appartenance. 

Cette double appartenance permettait à des coureurs d'aller courir à l'étranger dans une équipe différente de la leur. Sauf qu'au début des années 60, le cyclisme italien attire les capitaux des marques extra-sportives qui veulent parrainer des équipes. La double appartenance favorise donc la participation des bons coureurs français dans les courses italiennes, au dépens des organisateurs français. Les coureurs boycottent l'élection du Comité des Pros.

Les coureurs réunissent aussi une "Table Ronde" - Les associations du cyclisme pro ont épuisé tout le vocabulaire des associations - avec toutes les familles du cyclisme : les constructeurs de cycles, les directeurs sportifs, les directeurs de vélodromes, les organisateurs de critériums et les organisateurs sur route (qui ont pourtant indirectement déclenché leur colère en demandant l'interdiction de la double appartenance). En 1960, la Table Ronde réclame "une ligue professionnelle placée sous l'égide de la Fédération Française de Cyclisme". L'élection d'un nouveau président à la FFC en novembre 1960, Louis Daugé, calme le jeu et installe pour de bon le Comité des professionnels à la FFC, sous la tutelle du Comité directeur.

1985 : UNE LIGUE SANS FFC

En 1962, c'est de l'autre côté des Alpes que le torchon brûle entre la fédération italienne et le monde pro qui va donner naissance à une Ligue professionnelle. La crise va déboucher sur deux Champions d'Italie, un pour la fédération et l'autre pour la Ligue. En Italie comme en France, l'organisation du Championnat national symbolise l'autorité et la légitimité sur le cyclisme pro.

Le Comité des pros va être remplacé en 1969 par la Commission nationale du cyclisme professionnel, encore après une décision ministérielle et toujours au sein de la fédé. Elle a des pouvoirs étendus, son président peut siéger au Comité directeur de la FFC (le premier sera Antonin Magne et Raymond Poulidor la refusera en 1979) mais c'est le comité directeur qui aura toujours le dernier mot. Parmi ses compétences, le règlement du Championnat de France pros, organisé à l'époque en dehors de la Semaine Fédérale. Jusqu'en 1985, il y a un système de qualification par un classement par points pour y participer. La mission de la commission est de définir ce système de qualification qui engendre des questions encore en cours aujourd'hui. Les épreuves qualificatives doivent inviter tous les groupes sportifs français pour qu'ils aient des chances égales de qualifier leurs coureurs.

Mais le 19 juin 1985, le monde pro dévoile ses batteries et sort la grosse artillerie. La Ligue nationale du cyclisme professionnel naît à l'initiative de Félix Lévitan, directeur du Tour et qui représente les organisateurs, de l'UNCP, le syndicat des coureurs, et de l'AC 2000, le nouveau nom de l'association des groupes sportifs. Donc sans la FFC (tout en continuant de siéger à la commission fédérale), donc sans délégation officielle et donc sans le droit d'organiser un Championnat de France. Les pros "ne veulent pas être dirigés par les amateurs". Son modèle avoué est la Ligue nationale de football (qui a pris ce nom en 1981 mais qui existait sous d'autres noms avant). Du côté de la FFC on n'apprécie pas.

CNCP CONTRE LNCP

La FFC ne reconnaît pas la Ligue. En 1987, la fédération remplace sa commission par le Comité National du Cyclisme Professionnel, alias CNCP ... comme pour la Commission qu'elle remplace. Toutes les familles du cyclisme pro y sont représentées (celles présentes à la Ligue) mais, entre temps, Félix Lévitan a été viré du jour au lendemain de la Société du Tour de France. Le règlement de ce nouveau Comité donne automatiquement sa présidence au Président de la FFC. Du côté de la Ligue, on n'apprécie pas non plus.

Pour couronner le tout, Georges Bousquet, vice-président de la FFC, ancien président de la Commission nationale du cyclisme pro, prend fait et cause pour la Ligue. "Cette façon de procéder ne peut pas être tolérée" (1), dit la fédération.

L'année suivante, en 1988, les relations se détendent. Germain Simon, le président de la FFC ouvre la porte. Les deux parties se rencontrent au moment du Championnat de France à Saint-Etienne pour définir les futurs statuts. La première décision commune est le choix du lieu du Championnat de France sur piste pro. L'Assemblée générale de la FFC du 18 mars 1989 installe la Ligue du Cyclisme Professionnel Français et son premier président, Richard Marillier, ancien DTN devenu un homme de la Société du Tour, est désigné vice-président de la FFC. 

Avec le nouveau président de la FFC, François Alaphilippe, les relations se réchauffent. La LNCP, qui reste une commission de la fédération, crée la Coupe de France (qui est sa propriété) et les équipes promotionnelles, ancêtres des Continentales. 

2011 : LA COLÈRE DE DAVID LAPPARTIENT

C'est la modification du code du sport en 2007 qui donne le droit à une fédération délégataire (la FFC) de créer une ligue professionnelle dotée d'une personnalité morale pour s'occuper et gérer le cyclisme professionnel. La LNC voit donc le jour en 2008.

Les relations entre la mère et la fille se sont vite tendues. En 2011 on est déjà au bord de la répudiation tant les relations entre David Lappartient, président de la FFC, et l'UNCP, une des familles de la LNC, sont exécrables. Lors de l'AG de la FFC 2012, le futur président de l'UCI dit tout le mal qu'il en pense. "Nous avons dû (…) menacer de saisir un huissier pour que la LNC verse les 700 000 euros dus à la FFC, rappeler à de nombreuses reprises les règles applicables en matière de délégation, expliquer les règles basiques de droit. (…) Il est légitime de s'interroger sur la capacité réelle de la Ligue nationale de cyclisme à exercer la délégation reçue par elle de notre Fédération. Dans ce domaine, s'interroger, c'est parfois y répondre..." (2). Pour ne rien arranger, quand il s'est présenté à l'AG de la Ligue de décembre 2011 à l'heure prévue, il trouve porte close. L'assemblée débute trois-quarts d'heure plus tard et il note "une approximation totale de la part de la Ligue dans l'organisation de son assemblée". "Jamais plus, non jamais plus, je n'accepterai que notre Fédération soit bafouée et méprisée comme elle l'a été en 2011", prévient le Breton. 

Mais David Lappartient prend bien soin de faire la différence entre les membres de la LNC. "On ne doit le maintien des relations entre la FFC et la LNC en 2011 qu'aux excellentes relations personnelles que nous entretenons Marc Madiot (Président de la Ligue) et moi-même. Je souhaite également saluer l'esprit de responsabilité des vice-présidents Christian Kalb (FDJ) et Christian Prudhomme (ASO), ainsi que le secrétaire général Jean-François Pescheux (ASO)". La FFC bénéficie aussi d'un contrat de mécénat avec ASO depuis 2011 et la FDJ...

NOVO 19 ET CONSEIL D'ÉTAT

Les relations se sont ensuite apaisées jusqu'au Championnat de France 2024 (la Ligue organise la course pro) et l'annonce par la FFC de la création des Conti Fédérales. La LNC s'est sentie concurrencée sur son propre terrain car depuis la création des équipes promotionnelles, par la LNCP, les équipes de 3e division, les Continentales, étaient rattachées à la Ligue et considérées comme professionnelles. Mais du point de vue de l'UCI ce sont les fédérations nationales qui sont libres de choisir le cahier des charges des groupes sportifs en Continental.

La Ligue dépose un recours devant le Conseil d'Etat qui donne tort à la FFC pour avoir parlé dans son cahier des charges des Conti Fédérales des courses françaises de Classe 1 (qu'elle interdisait aux Conti fédérales) car le calendrier des Classe 1 en France relève de la LNC uniquement.

Nouveau coup de canif lors de l'Assemblée générale de la LNC 2025. L'annonce des retransmissions de toutes les manches de la Coupe de France pro (propriété de la Ligue) par la chaine de la TNT de Ouest-France, Novo 19, fait réagir le Bureau exécutif de la FFC. "Cet accord pour le moins étonnant non communiqué préalablement à la FFC a créé une tension chez France Télévisions", dit la Fédération. Son service communication a dû jouer les pompiers de service avec le service public. Mais avec cette nouvelle organisation, faudra-t-il de nouveau sortir la lance à incendie ? Ou sortir l'aiguille pour refermer les plaies ?

(1) La France Cycliste N°1795
(2) La France Cycliste N°2297

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