On a retrouvé : Maxime Bonsergent

Crédit photo Freddy Guérin / DirectVelo
Entre 2014 et 2020, DirectVelo donnait régulièrement des nouvelles d’anciens coureurs qui ont arrêté leur carrière cycliste après avoir longtemps été suivis par notre média dans les rangs Élites, depuis les catégories Espoirs, Juniors ou même parfois dès les Cadets. Après cinq années d’interruption, la rubrique « On a retrouvé » reprend son voyage à travers le temps et les parcours de vie.
Quatrième numéro du côté de Pouancé, dans le Maine-et-Loire, avec un coureur qui n’a jamais eu sa langue dans sa poche, Maxime Bonsergent. Sacré Champion de France Juniors de cyclo-cross en 2017 à Lanarvily (Finistère), il a connu un parcours en dents de scie jusqu’à tout lâcher en pleine saison alors qu’il n’était encore qu’Espoir. Depuis, l’ancien sociétaire de l’UC Nantes Atlantique est resté sur sa selle puisqu'il est devenu jockey et peut se targuer d’avoir concouru à Auteuil et même d’avoir gagné à Compiègne. Deux noms de prestige dans le milieu. Entretien avec un garçon qui n’a rien perdu de son franc-parler ni de son authenticité.
DirectVelo : Comme tu l’avais annoncé au moment d’arrêter le cyclisme, tu es donc devenu jockey !
Maxime Bonsergent : Initialement, je voulais être courtier, c’est ce que j’avais annoncé et imaginé. Mais j’ai commencé à monter à cheval un peu avant d’arrêter le vélo et ça m’a tout de suite plu. Comme il fallait bien que je trouve une reconversion professionnelle, j’ai d’abord été cavalier d'entraînement dans une écurie. En gros, j’entrainais les chevaux, je les faisais “tourner” tous les matins avant les courses. Puis de fil en aiguille, j’ai fini par passer ma licence pour pouvoir moi-même monter des chevaux en course car l’adrénaline de la compétition me manquait. Et finalement, je suis devenu jockey d’obstacle pendant trois-quatre ans.
« J’AI PU TOUCHER À UN RÊVE DE GOSSE »
Ce n’est plus le cas ?
J’ai arrêté récemment pour des raisons personnelles : j’ai fondé une famille, j’ai eu une fille. Ma compagne, qui était elle-même jockey et qui a été dans le Top 10 français, a eu une vie et des projets qui ont fait qu’il était naturel et logique que je mette ma petite carrière de côté.
Tu seras donc passé d'une passion à l'autre !
C’est une vraie chance, j’en suis fier. J’ai pu toucher à un rêve de gosse, presque plus en hippisme qu’en cyclisme. Ce qui est marrant, pour l’anecdote, c’est que lorsque j’étais cycliste, j’étais déjà passionné par l’hippisme et je voyais ce monde-là avec des étoiles plein les yeux. Et inversément, quand je suis arrivé dans le milieu, les jockey et tous les gens qui gravitent autour me regardaient eux-mêmes avec des étoiles plein les yeux quand ils apprenaient que j’étais un ancien cycliste à un niveau disons convenable, que j’avais été Champion de France etc. Alors que je considérais ne rien avoir fait de fou. C’était marrant et ça a donné lieu à beaucoup de beaux échanges, d’autant que pas mal de jockey font du vélo aussi en parallèle pour construire leur physique, leur endurance etc. Je me suis retrouvé à donner des conseils à pas mal de mecs sur l’achat de vélos (rire).
Peut-on trouver des parallèles entre monter à cheval et sur son vélo ?
De l’extérieur, sur le papier, on pourrait d’abord penser que ça n’a strictement rien à voir. Mais au plus on rentre en détails dans le métier et au plus on trouve de similitudes. Je pense aux méthodes d’entraînement, à la récupération, aux efforts en course, à la stratégie en course aussi. Il y aurait tant à dire sur la stratégie en hippisme : savoir bien guider son cheval, gérer les adversaires, savoir quand trouver le "double souffle" du cheval, la zone lactique etc. On peut réussir à sublimer un cheval qui, sur le papier, est moins bon que d’autres et le faire gagner et ça, c’est particulièrement intéressant. C’est quelque chose qui est possible aussi en cyclisme, on peut gagner sans être le plus fort même si en ce moment, sur les plus grosses courses, ce sont souvent les plus forts qui gagnent… Il y a aussi un parallèle sur la gestion des émotions avant une course et pendant. On peut clairement comparer le départ d’une course hippique à un départ de cyclo-cross. Cette tension là, c’est pratiquement la même que tu sois sur ton vélo ou sur ton cheval.
« JE ME SUIS CASSÉ LES DEUX BRAS »
Il y a un autre parallèle évident entre le cyclisme et les courses hippiques : les chutes qui peuvent être violentes !
C’est vrai que je me suis gamellé un bon paquet de fois à cheval, même davantage que sur le vélo. Dans le monde de l’hippisme, il faut bien réaliser qu’un gars qui t’explique qu’il a eu dix fractures dans sa carrière, c’est “normal”. Parmi toutes mes chutes, j’en ai pris une très grosse où je me suis cassé les deux bras, en plus d’un gros hématome à la tête. Je n’avais plus du tout de mémoire pendant un mois, ça faisait peur. J’allais manger un truc à 8h et je retournais au frigo à 9h en oubliant que j’avais déjà mangé une heure plus tôt. C’est un sport dangereux, des mecs finissent en état végétatif ou dans un fauteuil roulant. En parlant de parallèle, ce qui est fascinant c’est qu’en hippisme comme en cyclisme, les courses vont deux fois plus vite qu’avant pour différentes raisons. Je ne rentre pas dans les détails mais les débats sont sensiblement les mêmes.
A-t-il été difficile d’intégrer ce milieu de l’hippisme ?
Il faut apprendre à connaître les rouages, la façon dont ça fonctionne. Dans ce milieu, tu as des propriétaires de chevaux, des entraîneurs et des jockeys. Il faut réussir à se faire une place, à gagner la confiance de tout le monde. Il vaut mieux éviter de se fâcher avec trop de monde sinon tu peux vite être grillé (rire) et le téléphone ne sonne plus. Mais franchement, il n’y a jamais eu trop de sources de conflits. Le plus compliqué, c’était d’apprendre à dompter chaque cheval, course après course. Les gars montent des dizaines et des dizaines de chevaux, jusqu’à sept ou huit différents sur une seule et même journée de compétitions. C’est fascinant et passionnant. L’avantage, aussi, c’est qu’il y a des courses d’obstacles tous les jours et de partout en France. Il n’y a pas besoin de s’expatrier. J’ai pu concourir sur les hippodromes les plus prestigieux comme celui d’Auteuil (dans le 16e arrondissement parisien, NDLR). J’ai gagné à Compiègne (Oise), c’était magique, un rêve de gosse.
Gagner une course hippique à Compiègne, c’est plus fort que d’être sacré Champion de France de cyclo-cross ?
C’est complètement différent. En cyclisme, il y a tellement de travail et de sacrifices en amont de la course que lorsque tu gagnes, ce n’est même pas vraiment de la joie, c’est juste un soulagement de voir que le travail a payé. L’hippisme, ça devient vite très familial car en fait, on est environ 200 jockey dont la moitié qui se fréquente tout le temps. C’est une communauté assez réduite. Et puis là, c’était vraiment du plaisir même si je reste un compétiteur dans l’âme.
« ÇA M’A FAIT TERRIBLEMENT CHIER SUR LE COUP MAIS AVEC LE RECUL, ÇA M’A AIDÉ »
La compétition cycliste ne t’a-t-elle jamais manqué depuis ton arrêt ?
Le goût de la victoire, ça manque. Mais ce que j’aimais le plus, c’était sentir que j’avais bien travaillé à l’entraînement, la satisfaction de pouvoir faire parler tes capacités et de montrer ce que tu vaux sur le terrain, face aux autres et aux yeux de tous, le Jour-J. Une fois que tu as pu atteindre un niveau convenable, c’est difficile d’aller se satisfaire de moins bien performer à un moindre niveau. Je n’ai jamais vu l’intérêt de reprendre une licence pour courir en 3 alors que j’ai porté le maillot de l’équipe de France. Je n’ai pas changé : je fais les choses à 100% ou je ne les fais pas. Or, disputer la course du village du coin ne m’a jamais intéressé..png)
Que t’auront apporté toutes ces années sur le vélo ?
Je m’en suis rendu compte en arrêtant : le sport, c’est véritablement l’école de la vie. Ça m’a apporté une éducation, en plus de celle de mes parents bien sûr. J’y ai appris la rigueur et l’humilité que je n’aurais pas eu sinon. Plus jeune, j’étais quelqu’un de colérique mais en fait, sur le vélo, tu es tout seul et personne ne peut pédaler à ta place. Si ça ne marche pas, tu ne peux t’en vouloir qu’à toi-même et c’est ce qui m’a plu aussi. Je suis content d’avoir eu ce parcours-là, où l’on partage des valeurs que je ne retrouve pas forcément chez des mecs que je côtoie dans la vie de tous les jours et qui n’ont pas été athlètes. Tu vois la différence.
Quand tu jettes un coup d'œil dans le rétro et que tu repenses à ces années sur le vélo, quel est le premier souvenir qui te revient ?
Je me souviens d’un Paris-Roubaix Juniors où j’étais très ambitieux et il m’était arrivé plein de merdes… Julien Thollet (le sélectionneur national, NDLR) m’a sorti un speech après la course en me disant qu’il ne fallait pas que je me plaigne, que je ne devais pas avoir l’impression d’être malchanceux et que les crevaisons ou les chutes sur Paris-Roubaix, ce n’était pas qu’une question de malchance. Franchement, ça m’a fait terriblement chier sur le coup mais avec le recul, ça m’a aidé. J’ai gardé sa phrase dans la tête pendant longtemps, et je ne l’ai toujours pas oubliée. Je ne sais pas s’il imaginait que ça aurait eu cet impact là mais s’il lit cette interview, il le saura maintenant (rire).
« J’AI VÉCU LES CHOSES À FOND ET SANS FAUX-SEMBLANT (...) JE SAIS QUE JE NE SUIS PAS UN MÉCHANT ET JE NE REGRETTE RIEN »
Tu n’as pas toujours eu une bonne image dans le petit monde du cyclisme. Le comprends-tu avec le recul ?
Clairement, ça m’a toujours déservi. Je crois que je peux compter sur les doigts de la main les gens qui savent vraiment qui je suis, qui me comprennent. Les autres jugent sur une apparence, un comportement dans un domaine précis qui nécessite de la rigueur, du sérieux… Ils se montent la tête entre eux et c’est fini pour toi. Quoi que tu fasses, quoi que tu dises, ce sera sous le prisme d’une interprétation… Ils ne savent pas que je suis à la cool au quotidien. Alors oui, je faisais parfois des roues arrière en course et on l’a pris pour de l’arrogance. Oui, j’ouvrais beaucoup ma gueule. Mais j’ai vécu les choses à fond et sans faux-semblant. Ça n’a jamais été méchant, ce n’était pas contre qui que ce soit, mais beaucoup ne l’ont jamais compris. Moi, je sais que je ne suis pas un méchant et je ne regrette rien, même si à cause de cette mauvaise image et des on-dit, j’ai fini par me retrouver sur des courses où des gars étaient là en priorité pour me faire perdre et non pas pour essayer de gagner eux-mêmes.
Finalement, tu n’étais pas si heureux que ça sur le vélo, avec autant “d’ennemis” et de frustrations… ?
Des tonnes de mecs ne pouvaient pas me blairer mais je m’en fous. J’ai égoïstement trouvé mon bonheur personnel ailleurs que dans certaines relations qui auraient de toute façon été malsaines. Quand tu te défonces la tronche sur une séance d’entraînement, au point d’avoir du mal à monter les escaliers en rentrant chez toi, c’est une décharge d’adrénaline qui fait kiffer. Même si je n’étais pas le plus besogneux, j’ai su me mettre de sacrées “races” à l’entraînement et c’était un sentiment agréable.
Cette image de grande gueule, tu l’as confortée y compris lors des différentes interviews DirectVelo, ou lorsque tu as refusé une sélection en équipe de France !
Je pourrais répéter exactement la même chose aujourd’hui qu’à l’époque : à quoi sert-il d’aller sur une manche de Coupe du Monde préparatoire au Mondial si tu n’es pas sélectionné pour le Mondial ? Ça s'appelle vraiment être pris pour un con. C’était ridicule. Je ne m’entendais pas forcément très bien avec François Trarieux. Mais il n’y a rien de mal, je ne lui en veux pas aujourd’hui. Je ne l’ai pas toujours bien compris et c’était sans doute réciproque… Ce sont des choses qui peuvent arriver mais ça ne m’a pas aidé.
« PLUSIEURS PERSONNES ONT CONSIDÉRÉ QUE J’ÉTAIS ASSOCIAL, QUE J’ALLAIS FORCÉMENT METTRE LA MERDE DANS UN GROUPE »
Il n’est jamais bon d’être en froid avec les entraîneurs ou les sélectionneurs dans le sport de haut-niveau…
C’est clair mais je n’aime pas les hypocrites et là, je parle de façon générale. Je préfère être droit dans mes bottes et dire ce que je pense. Je sais que ça peut déplaire mais même si c’est difficile à comprendre pour certains, je trouve que c’est aussi une marque de respect. Plusieurs personnes ont considéré que j’étais associal, que j’allais forcément mettre la merde dans un groupe. La réalité, c’est simplement que j’avais mes petites habitudes, mes routines, ma façon de faire. Par exemple, clairement, ça pouvait me faire chier de devoir aller marcher une heure avec tout le monde.
Pourquoi ?
Je préférais parfois m’isoler, rester dans ma chambre tranquillement et faire mes trucs car je suis un solitaire. En réalité, avec les coureurs de l’équipe de France par exemple, ça se passait bien. Mais les coachs ou sélectionneurs pouvaient avoir l’impression que j’allais foutre la merde alors ils préféraient parfois prendre un mec qui avait de moins bons résultats que moi mais qui n’allait pas potentiellement poser de problèmes. J’ai parfois pu trouver ça injuste car avant la course, on évoquait des critères de sélection purement et uniquement sportifs. “Les cinq meilleurs seront sélectionnés”, j’étais dans les cinq mais on prenait le sixième à ma place… Tant pis, je me conforte aussi dans l’idée que malgré mon image de tête de con, certains étaient bien heureux parfois que j’ouvre ma gueule car ils pensaient la même chose que moi mais n’osaient pas le dire. Mais bon, il y a aussi eu beaucoup de positif, bien sûr. Je tiens d'ailleurs à remercier tous les encadrants, en sélection comme en club, pour tout le travail qui est fait pour les jeunes comme nous. Ils font un boulot remarquable et il faut le souligner. Ils sont importants, comme mes proches bien sûr qui ont, eux aussi, dû faire des sacrifices.
On t’avait laissé à Pontchâteau, un dimanche après-midi en janvier 2019, les larmes aux yeux pour ta dernière. Quels souvenirs en reste-t-il aujourd’hui ? Te souviens-tu de la façon dont tu avais vécu les semaines et les mois qui ont suivi ?
Je l’avais bien vécu car je savais depuis un moment que ça allait arriver. J’avais décidé dès le début de la saison de cyclo-cross que ce serait la dernière. Avec tout ce que j’avais vécu les mois précédents, je ne me sentais plus du tout la force mentale de repartir pour une saison sur route à me faire potentiellement taper dessus. J’étais à bout, et j’étais au bout. Pontchâteau a toujours été un circuit important pour moi, pas très loin de la maison. J’y ai de bons souvenirs. Avec le recul, je suis toujours aussi satisfait d’avoir arrêté là-bas, plutôt que sur un cyclo-cross sans histoire et sans importance au fin fond du Danemark pour aller faire 20e d’une manche de Coupe du Monde ou d’un Championnat. Là, pour ma dernière, j’ai entendu mon prénom dans tous les virages pendant une heure. C’était super. J’ai arrêté d’une belle manière avec un beau souvenir. .png)
