Thomas Voecker : « Il faut le laisser vivre sa vie »

Crédit photo Philippe Pradier - DirectVelo
Thomas Voeckler avait le sourire après l'arrivée en zone mixte. Paul Seixas apporte une nouvelle médaille au sélectionneur de l'équipe de France, le bronze du Championnat d'Europe à domicile, mais surtout, le coureur de 19 ans, pose une nouvelle pierre dans la construction de sa carrière. Épatant puis héroïque dans le Val d'Enfer pour lâcher Christian Scaroni, Paul Seixas a écouté les consignes de son directeur sportif d'un jour, "le meilleur que j'ai jamais connu", dit-il après l'arrivée, qui dit tout le bien qu'il pense d'un coureur promis à devenir un élément clef des futures sélections en équipe de France.
DirectVelo : Quelle course de Paul Seixas !
Thomas Voeckler : Il nous a fait du Paul Seixas. Je ne suis pas étonné, je suis encore bluffé, mais pas d'étonnement non, parce qu'on ne connaît pas ses limites. Là, en plus du côté physique, il y avait le côté caractère qu'il a prouvé, et il emmène tout le monde avec lui, tous ses coéquipiers. Il a gagné la course des autres. Il y avait les deux (Pogacar et Evenepoel, NDLR), et après il y avait les autres. Si on regarde la liste de départ, il y avait des Ayuso, des Skjelmose, des Vingegaard (lâché à plus de 100 km de l'arrivée, NDLR), c'était un truc de fou. Je dis toujours qu'on vient pour gagner, mais vous m'entendez souvent dire aussi que si la victoire est inaccessible, on prend une place d'honneur. Là c'est plus qu'une place d'honneur, c'est une magnifique médaille de bronze.
Quels conseils lui as-tu donné pendant la course ?
Dans un collectif qui a super bien bossé, on avait espoir que les très gros se neutralisent devant, et qu'on puisse ramener Romain Grégoire dans le jeu, ça n'a pas été possible. À partir de ce moment-là, Paul a pu jouer sa carte, et puis il l'a fait. Je n'ai pas voulu lui dire comment faire, comment tenter le coup dans le final pour aller chercher la troisième place, je lui ai simplement dit de jouer la troisième place, sous-entendu c'est mort pour la première, la deuxième, mais j'ai vraiment voulu le laisser faire à sa manière. Je veux qu'il soit naturel, qu'il fasse son vélo, ce n'est pas à moi de lui dire comment aller chercher la troisième place, parce que je ne suis pas à sa place, et il n'a pas besoin de moi pour ça. Il faut le laisser vivre sa vie, et qu'il fasse son chemin.
« LA GAGNE, C’ÉTAIT FOUTU »
À un moment, tu lui as demandé d'arrêter de rouler. Tu peux nous expliquer ?
Nous étions là pour viser la victoire. Quand Pogacar s'en va, on ne le revoit plus. Après, je fais des choix et je les assume. Je lui ai demandé d'arrêter de rouler parce que pour moi, la solution qui restait, ce n'est pas de collaborer avec Remco, parce que, d'abord, ce n'est pas pour ça qu'on va rentrer devant et après, on se fait contrer par Remco. Que ce soit Remco ou Pogacar qui gagne, ce n'est pas un Français. Il n'y a que l'intérêt de l'équipe de France. La chance qu'il y avait, c'est qu'on avait encore quatre mecs derrière, notamment Romain Grégoire. Si Remco Evenepoel « pète un plomb » et qu'il arrête de rouler, si Pogacar a un coup de mou..., ça fait beaucoup de si, vous me direz. Mais qu'il passe un relai ou pas, la gagne, c'était foutu. Donc j'ai voulu préserver cette petite chance. Je lui ai dit maintenant, à toi de jouer pour aller chercher la place de 3.
C'est la première fois que tu diriges un coureur si jeune ...
Je pensais un peu comme tout le monde que les meilleures années étaient de 27 à 32 ans. Depuis l'avènement d'Evenepoel, qui a lancé cette mode, on peut être déjà super fort à 19 ans, donc j'ai revu ma copie comme beaucoup de monde. Il y avait des talents précoces dans les autres nations, et on ne l'avait pas encore en France. Cette fois, on l'a, dont acte, des attentes, il y en aura, sinon on fait un sport de niche, c'est un sport populaire, le vélo, il faut faire avec. Ça passera, ça passera pas, on n'en sait rien, il n'y a pas de mode d'emploi, mais qu'il fasse sa vie comme il vit, au sein de son équipe, au sein de l'équipe de France, au sein de sa famille, avec ses potes, et ça le mènera où ça doit le mener, surtout qu'il savoure déjà ce qu'il a fait aujourd'hui, et le bonheur qu'il apporte, que ça soit à l'équipe de France, et j'en suis sûr à l'ensemble des supporters.
« CE CHARISME QUI NE S’ACHÈTE PAS »
Quelle est sa singularité ?
Pour moi qui commence maintenant à le connaître, c'est sa décontraction, qui pourrait passer pour de la nonchalance, ce qui n'est pas du tout le cas, son insouciance, qui est inversement proportionnelle à son côté hyper pro et d'anticipation, c'est bluffant, et puis évidemment, sa gentillesse. Et puis il a ce charisme qui ne s'achète pas. Ce n'est pas un charisme où on est bluffé, c'est quelqu'un qui emmène les autres de manière naturelle, alors qu'il se fait le plus discret possible. C'est une crème.
Est-ce une ascension fulgurante ?
Oui, on est sur une ascension fulgurante, mais c'est Paul Seixas, et au-delà de Paul Seixas, même si c'est normal qu'on veuille parler de lui et que de lui, on est depuis 2-3 ans dans une période un peu creuse au niveau de l'opposition étrangère, que ce soit au sprint, ou dans les puncheurs, ou en haute montagne. Je pense que ça peut évoluer d'ici 2-3 ans, moi j'y crois et pas seulement depuis aujourd'hui. Rien ne dit que ceux qui sont tout devant aujourd'hui, avec plein de minutes d'avance, continuent à être autant supérieurs. Ce sont autant d'éléments qu'il faut prendre en compte pour regarder l'avenir avec sourire et optimisme.
« JE NE PEUX PAS FAIRE CROIRE QUE JE LE CONNAISSAIS »
Tu l'attendais à ce niveau ?
Oui, sincèrement. Je ne l'attendais peut-être pas à ce point au niveau de la course, au Championnat du monde et au Championnat d'Europe, et de la manière dont il a pu assumer les rôles parce que je ne l'avais jamais eu en interne. Je ne peux pas faire croire que je le connaissais. Même si je suis attentif toute l'année. J'ai appris à le connaître en tant que personne. Il n'a pas changé d'un iota de ce que m'avaient dit les sélectionneurs des jeunes qui l'ont connu. En tout cas, si ça peut vous rassurer, sa tête n'a pas pris un demi-millimètre de diamètre entre l'année dernière et aujourd'hui. Je crois que ce n'est pas près d'arriver.
Quand on a une telle pépite, est-ce qu'on pense au Championnat du Monde 2027 ?
Je n'ai pas attendu aujourd'hui pour penser à 2026-2027. Vous me connaissez un peu, j'ai du mal à rester dans l'instant présent. J'aime bien regarder devant, toujours tourner la page sans oublier ce qu'il vient de se passer et savourer. La réponse est oui. Chaque chose en son temps mais dans ma tête, avant le Championnat du monde et avant le Tour de l'Avenir, j'avais déjà des idées. Lui, il n'est pas au courant. Ça ne sert à rien que j'en parle maintenant.
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