Coline Raby : « C'est le moment d'arrêter »

Crédit photo Ronan Caroff - DirectVelo
Le clap de fin approche pour Coline Raby. Ce mercredi, la coureuse de St-Michel-Preference Home-Auber 93 mettra fin à sa carrière à l'occasion du Grand Prix de Wallonie. Une décision réfléchie et prise il y a déjà un long moment. En cause, une forme d'épuisement mental, liée d'abord à de nombreux coups d'arrêt depuis quelques années, mais aussi à l'évolution du cyclisme féminin, dans lequel elle ne se reconnaît pas forcément. Car derrière cette croissance positive, d'autres zones plus sombres naissent. Précarité, burn-out, apparition de certains troubles liés à la pression de la performance... Non sans émotion et trémolo dans la voix, Coline Raby est revenue avec DirectVelo sur son histoire, et les raisons qui l'ont poussée à dire stop, sans jamais vouloir montrer d'aigreur, ni exprimer de la rancœur envers qui que ce soit.
DirectVelo : Qu'est-ce qui a motivé ta décision d'arrêter ?
Coline Raby : Il y a plein de choses, du personnel et d'autres aspects. Côté perso, ça fait plusieurs années qu'il y a des complications, des contrats avec Nice qui devait faire quelque chose, des blessures, notamment des grosses, tous les ans, des choses où il faut toujours rebondir. Ça puise énormément mentalement, mais il y avait la motivation. Cette année j'ai eu une chute à Liège qui était anodine, mais elle m'a causé un mal de genou, j'ai fait cinq semaines de coupure. Ça a été la blessure de trop, je pense. Et puis autour de tout ça, il y a la manière dont le vélo évolue, ça ne colle pas avec mes valeurs. Quand on voit tous les burn-out, les soucis d'anorexie... Il y a des questions à se poser. Il y a pas mal d'articles, tout le monde les lit et il n'y a rien qui se passe.
Quels sont les autres aspects ?
Dans les équipes, ça évolue tellement vite qu'on ne nous laisse pas le temps. Tout le monde est d'accord qu'on sort des amateurs, que c'est compliqué et que ça viendra. Mais on nous fait signer un contrat d'un an. Et on nous demande des explications quand ça ne le fait pas. Avec un calendrier principalement WorldTour, je ne suis pas étonnée des résultats que je peux faire ou que d'autres filles peuvent faire. Ça demande du temps, et on ne nous le donne pas. Je tiens à garder les études, ça fait des années que je sacrifie tout pour ça, j'adapte tout, je dédouble mes années, j'étais en pôle dès le lycée. Mais quand on n'est pas encore au top mondial, on ne peut pas se permettre d'arrêter tout pour un contrat d'un an. C'est une prise de risque, et je préfère avoir un plan derrière pour gagner ma vie. C'est le cumul de plein de choses qui me pousse à cette décision.
« DES CHOSES ONT RÉSONNÉ, SANS QUE CE SOIT DES MOTS DURS »
Qu'est-ce qui a provoqué le déclic pour toi ?
C'est une passion, je rêvais de ce niveau, mais ça ne suffit plus de faire du vélo pour soi. J'y ai réfléchi, j'ai décidé il y a quelques mois. J'ai eu cette blessure qui m'a poussée à faire autre chose, inconsciemment ça m'a fait réfléchir, car je n'y pensais pas tant que ça avant. Je suis consciente du temps qu'il faut pour avancer. Mais il y a des retours que je n'ai pas compris. Même si ce n'était pas des mots durs, car on ne m'a pas mal parlé, ça restait dans ma tête, le fait que ça ne serait pas suffisant (elle se met à pleurer, NDLR). Alors tu te demandes « est-ce que tu continues à tout sacrifier ? ». Avec des incertitudes tous les ans, car à peine après avoir signé tu repars dans un stress permanent. Quand on voit à quel point le niveau augmente, derrière on doit rattraper du retard. Moi je suis contente de mes évolutions, mais ça ne colle pas, ça ne suffit pas. Peut-être que les gens ne se rendent pas compte du niveau. Des choses ont résonné, sans que ce soit des mots durs. J'ai donné ce que j'avais à donner, je ne peux pas plus.
Sens-tu que mentalement il était temps de ne pas faire l'année de plus ?
Je ne préfère pas arriver au point d'être complètement dégoûtée. J'ai essayé d'être accompagnée par des préparateurs mentaux, j'ai essayé d'être suivie. Je veux garder du plaisir dans le sport, j'adore aller voir mon frère. C'était le moment d'arrêter. Je l'ai décidé sans savoir si j'allais être conservée ni même en essayant ailleurs ou chez les amateurs. Ce n'est pas le vélo que je veux, je préfère me consacrer à mes études.
« C'EST DOMMAGE QUE PERSONNE NE S'EN INQUIÈTE VRAIMENT »
On évoque souvent l'évolution positive du cyclisme féminin. Mais tu évoques la partie immergée de l'iceberg, celle qui peut créer des dépressions et autres troubles...
On m'a beaucoup dit que c'était génial, car je suis dans la génération où ça évolue. Mais c'est tout sauf un cadeau. Il faut passer pro dès la sortie des Juniors, avec un long contrat, et performer tout de suite. Mais seules les pépites y arrivent. Ce n'est pas l'exception qui fait la règle. Beaucoup l'ont oublié. Ce n'est pas parce que deux filles le font que c'est normal. Certaines ont oublié qu'elles avaient évolué avec le vélo. C'était tempête au début, mais elles ont grandi avec. Elles ont progressé en même temps que le vélo et elles continuent. Mais ça met la pression, c'est la cause de burn-out et d'anorexies. Beaucoup font des raccourcis entre performance et les watts par kilo. Alors tu perds du poids, et c'est triste dès les Juniors. C'est dommage que personne ne s'en inquiète vraiment. Et si ça ne le fait pas, ils en trouvent une autre. Ça fait des coureurs jetables, des coureurs kleenex. On les prend à la sortie des Juniors, elles signent cinq ans, et après c'est fini et fin de carrière.
Malgré tout, quel bilan fais-tu de tes années de vélo ?
J'en garde un très bon souvenir. C'est pour ça que c'est le moment d'arrêter. C'est une partie de ma vie depuis 10-11 ans, c'est une routine. Le déclic a été dur à avoir car c'était ancré dans mon quotidien. Je ne voulais pas arriver au stade du zombie qui répète ses entrainements sans savoir si elle a envie ou pas. Jusqu'ici j'ai pris du plaisir, j'ai eu une superbe opportunité, je n'oublierai jamais. J'ai pu participer à des super belles courses, avoir un beau calendrier, je n'ai pas de regrets. Je garde de bons souvenirs.
Quelle est la suite pour toi ?
Je suis dans des études de podologie, il me reste deux ans. J'aimerais bien me spécialiser dans le vélo. Je ne veux pas en sortir complètement. Mais j'ai besoin d'une bonne pause avant de me spécialiser là-dedans.
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